Digressions sur le commerce équitable
 
Table ronde organisée par la Maison du Monde et le ritimo à Evry le 16 mai 2003,
dans le cadre de la semaine du commerce équitable.

Pierre Dumesnil




Introduction

La visée d’établir un commerce équitable réinstalle explicitement l’économie politique dans le champ de l’éthique. C’est une manière de revenir à la source grecque de la discipline, même si alors elle ne se nommait pas ainsi. En  effet, ce n’est qu’à partir du XVIIème (de Montchrétien, 1615) que s’est forgée l’expression paradoxale, l’oxymoron, d’économie politique, en étendant à la cité (polis) ce qui désignait traditionnellement la manière de gérer les affaires domestiques (oïko-nomia). Avant cela donc, et chez les Grecs eux-mêmes, les questions que nous nommons maintenant économiques relevaient de l’éthique, c’est-à-dire d’une partie de la philosophie. Ainsi, c’est en s’interrogeant sur le juste qu’Aristote dans l’Éthique à Nicomaque, vers 320 av. J.-C., conduit sa réflexion sur la formation des prix. Je tiens cette réflexion parmi les plus belles qu’il soit possible de lire dans ce domaine et je crois que les apories ou énigmes qu’elle comporte quant à l’équité dans l’échange ou commerce sont toujours les nôtres. Il m’a semblé que reprendre quelques-unes des interrogations d’Aristote pouvait éclairer notre discussion.
 
Qu’est-ce que le juste?

         Tout d’abord, le juste dont on parle à propos de l’échange est celui de la réciprocité et écrit Aristote, “la réciprocité n'est en harmonie ni avec le juste qui répartit ni avec le juste qui redresse.” Que veut-il dire? Premièrement, que la justice de l’échange n’est pas celle d’une juste répartition d’un gâteau homogène entre convives ; deuxièment, que cette justice ne relève pas de la justice pénale ou civile qui redresse les torts faits à autrui ou à tous. Déjà, il constate que cette “justice qui redresse”, telle qu’elle est instituée, est plus complexe que la première et qu’elle s’éloigne de celle qui consisterait simplement à réparer le mal par le mal (oeil pour oeil, dent pour dent, comme le fait la loi du Talion). Pourquoi cette justice selon la réciprocité n’est-elle pas celle de la juste répartition ni même celle plus complexe du tribunal redresseur de torts. Tout simplement, parce qu’il n’est pas question ici d’un gâteau à partager ni de torts à réparer, mais d’échanger de l’hétérogène, de l’incommensurable. C’est cela la réciprocité, car échanger le même contre le même ou contre d’autres quantité du même n’a pas de sens. Il ne s’agit pas de diviser le gâteau G par 5, ni de redresser le tort T fait à X par Y, mais pour X d’échanger n fois A contre m fois B avec Y, A et B étant qualitativement incomparables. Ce qui peut être illustré par le schéma suivant.
 
Réciprocité “équilibrée”
 
 
 

 
    
     n.A = m.B ou A = (m/n).B = p.B
 
Autrement dit, il s’agit d’examiner la valeur ou  le prix p = m/n selon lequel A s’échange contre B, mais en allant au-delà du simple constat empirique d’un équilibre, où A = p.B, pour dire si ce prix p est juste et selon quels principes il le serait. Car l’équilibre en tant que tel n’est pas la justice. Laissons très provisoirement en suspens cette question.
 
Besoin et communauté d’échange
Deux autres notions apparaissent dans le texte d’Aristote qui nous intéressent : le besoin et la communauté d’échange. Avant même de discuter de la justesse de l’échange, encore faut-il discuter de la raison de son existence. Or, nous dit Aristote, c’est parce que nous avons besoin et semblablement besoin mais aussi parce nous sommes spécialisés que nous formons une communauté d’échange. Nous avons tous besoin de santé et d’être chaussés, mais nous ne sommes pas tous médecins ni simultanément cordonniers et c’est pour cela qu’il y a échange.
 
Besoin, besoin des autres et spécialisation des uns et des autres fondent la communauté d’échange. Mais, ajoute-il, c’est aussi la justice ou l’idée de justice dans la réciprocité qui fait que cette communauté tient ensemble, qu’elle ne se désagrège pas. Alors, d’où vient que n fois A s’échangent contre m fois B et que le prix p de cet  échange, en prenant B pour unité, puisse être considéré comme juste? C’est précisément la question que nous avons laissée en suspens. Je néglige ici les considérations très pragmatiques et toujours vraies d’Aristote pour expliquer dans ce contexte l’apparition de la monnaie comme expédient pratique, équivalent général, réserve de valeur, comme bien indéfiniment divisible, etc., car les raisonnements qu’il tient valent antérieurement comme postérieurement à la monnaie. Plus intéressant me semble être le fait que pour “résoudre” l’énigme de la justice dans l’échange il suppose qu’existe préalablement à l’échange un ordre et même une équivalence proportionnelle entre les protagonistes. C’est parce que le maçon vaut tant de cordonnier que leurs oeuvres s’échangent dans telles proportions ou selon tel prix. Il écrit :
 
 “Il faut donc que ce que le maçon est au cordonnier tel nombre de chaussures (le) soit à la maison ou à la nourriture. Car si ceci n'est pas, I'échange ne sera pas, ni la communauté.”
 
Autant dire qu’une telle position a laissé perplexe nombre de commentateurs et beaucoup, notamment Marx, l’ont tenue pour erronée ou archaïque. Il semble en effet être de bon sens, que la rémunération du maçon ou du cordonnier - leur “tarif horaire” si l’on veut - et donc, pour partie, leur “classement social”, soit une conséquence de la proportion selon laquelle leurs oeuvres, leurs marchandises, s’échangent. Les “prix relatifs” des choses détermineraient les “prix relatifs” des hommes. Or, Aristote dit l’inverse. Nous sommes  ici au coeur du commerce équitable.
 
Serait un prix équitable ou juste, selon une telle conception, un prix tel qu’il attribue aux membre de la communauté d’échange une rémunération qui soit celle de leur “juste rang”.  Tout prix qui ne respecterait pas ce classement préalablement institué serait injuste.
 
La question est bien sûr : qui définit “ce juste rang”? Aristote n’en dit rien. Tout semble aller de soi comme une évidence. Ce juste rang est simplement déjà là. Il semble que l’on réponde alors à une énigme par une autre énigme. Mais peut-on faire autrement que de constater qu’actuellement encore nous acceptons en général l’idée qu’il est anormal et injuste que l’acte médical ne soit pas aussi rémunérateur que l’intervention du plombier ou que la coupe de cheveux? D’où vient cette norme implicite qui classe le médecin au dessus du plombier ou du coiffeur? ou encore le professeur au-dessus de l’éboueur? On peut trouver mille raisons qui militent en faveur de ce classement : durée et difficulté des études, technicité du métier, responsabilité ; mais aussi mille autres qui militent pour un classement inverse : pénibilité, habileté manuelle requise, risque, etc. Mais ce qui importe, c’est que ce rang ne résulte pas de l’échange mais lui préexiste. Il est socialement institué.
 
Lever le voile du marché?
J’ai pris les exemples prédédents à dessein parce qu’il renvoient pour partie à la notion maintenant résiduelle de “communauté d’échange”. Il est vraisemblable que le médecin sait qu’il soigne son plombier et son coiffeur, et simultanément que le plombier et le coiffeur savent que leur médecin est aussi leur client. Plus généralement chacun dans la communauté d’échange a son médecin, son coiffeur et son plombier, etc., même si cela est de moins en moins vrai. Chacun  peut donc considérer la condition concrète des autres qui résulte de l’échange et dire si cette condition est juste ou injuste par rapport à une norme préalable. Cette situation n’est pas celle générale du marché qui de ce point-de-vue est opaque. Qui est derrière l’automobile, le logiciel ou le café que j’achète? Cela est difficile à savoir. En conséquence, au nom de quoi pourrais-je dire que le prix de cette automobile, de ce logiciel ou de ce kilo de café est juste ou non? La notion de justice ne renvoie pas à des choses, mais à des hommes, or le marché mondial comme national est plus ou moins transparent pour les choses, pour les marchandises, mais de plus en plus opaque pour les hommes, en raison de leur éloignement réciproque, en raison de l’extrême complexité et interdépendance des modes de fabrication comme aussi de leur caractère collectif.
 
Il me semble d’une certaine manière que le projet du commerce équitable vise à lever le voile du marché déposé sur les hommes pour les faire entrer dans la visibilité d’une “communauté d’échange”. C’est alors seulement que l’on peut parler d’équité ou de justice à propos du commerce. En dévoilant les hommes qui sont derrière les choses échangées - café, bananes, chocolat, vêtements, etc.-  l’injustice peut apparaître, l’indignité du rang effectif de leur condition par rapport à la norme attendue qui est ou serait la nôtre peut être révélée. Les choix qui alors s’opèrent ne sont plus seulement ceux d’un opportunisme local et quotidien du consommateur. Car, choisissant les choses, il choisit aussi partiellement et le sachant la condition des hommes. C’est précisément ce que le discours et la pratique économiques dominants veulent ignorer en installant théoriquement comme réellement le marché comme entité anonyme, régulant automatiquement l’offre et la demande des choses, d’où les hommes concrets sont absents.
 
         Ici viennent plusieurs questions directes : qui dévoile? que dévoile-t-on? quelle est la norme attendue? Mais aussi : quelle est la viabilité d’une “communauté d’échange” à l’intérieur du “grand marché” anonyme dans lequel l’opportunisme du quotidien est la règle? Autant de questions que je soumets au débat.
 
 Pierre Dumesnil, 16 mai 2003.
 
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Ci-dessous annexé, un extrait de l’Éthique à Nicomaque d’Aristote (384 à 322 av. J.-C.) dans la traduction donnée* par Paulette Taïeb dans La Revue du Mauss, n° 9, 1990, aux éditions de La Découverte. Ce passage a fait l’objet de nombreuses études. Un bon aperçu des difficultés d’interprétation auxquelles se sont affrontés les commentateurs, dont Marx, nous est donné par Moses I. Finley dans Economie et société en Grèce, Points, Histoire, 1984, (pp 270-282 principalement). Néanmoins, le commentaire le plus complet et le plus aigu que je connaisse, ignoré de Finley, est celui de Cornelius Castoriadis (1922-1997), “Valeur, égalité, justice, politique. De Marx à Aristote et d’Aristote à nous. ” paru en 1974 dans la revue Textures (aujourd’hui disparue) et repris par l’auteur dans  Les Carrefours du Labyrinthe, Seuil, 1978, Paris.
 
*là où apparaît le mot “maçon” dans le texte, Paulette Taieb écrit en réalité “architecte”. Je me suis permis cette modification mineure qui suit la traduction donnée par C. Castoriadis et qui me paraît plus fidèle au sens visé par le texte-source. Pierre Dumesnil




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Il semble à quelques-uns aussi que la réciprocité soit sim-                         
plement (le) juste, comme l'ont affirmé les pythagoriciens; ils
définissaient en effet simplement le juste ( :) la réciprocité à                      
I'égard de l'autre. Mais la réciprocité n'est en harmonie ni avec
le juste qui répartit ni avec le juste qui redresse—et pourtant ils                 
désirent que ce soit précisément ceci qu’exprime aussi le juste de
Rhadamante: au cas où l'on subit les choses que l'on a faites, la justice
devient droite    

- car c’est sur beaucoup de points qu'elle est en discor-                       
dance; par exemple si en possession de l'autorité on a donné un
coup, on ne doit pas être frappé en retour, et si l'on a donne un                 
coup à qui a autorité, on doit non seulement être frappé, mais
encore puni. En outre, entre ce qui est fait avec consentement et               
ce qui est fait en absence de consentement il existe une grande
différence. Mais dans les communautés d’échange, ce qui tient
ensemble c'est ce juste (que constitue) la réciprocité, selon la
proportion et non selon l'égalité. Car c’est par le fait de faire la
réciproque proportionnelle que la cité subsiste. Car les hommes
cherchent soit à rendre le mal par le mal; sinon, il semble
qu'existe l'état d'esclavage; soit à rendre le bien pour le bien
sinon, l’action de donner une part ne se produit pas, alors que
c'est par l'action de donner une part qu'ils subsistent ensemble.                      
C’est pourquoi aussi ils élèvent un temple des Grâces accessible
à tous, afin qu'existe l'obligation de donner en retour; car il faut
rendre service à son tour à celui qui s'est montré gracieux et à
son tour prendre l'iniliative d'être gracieux à son égard. Ce qui
fait l'action de donner en retour selon la proportion, c'est le cou-               
plage selon la diagonale. Soient, par exemple, un maçon A,
un cordonnier B, une maison C, une chaussure D. Ceci posé, il
faut que le maçon reçoive du cordonnier l'oeuvre de celui-ci, et
qu'il lui fasse part de la sienne propre. Par conséquent, si
d'abord l'égal selon la proportion existe, (et si) s'accomplit en-
suite la réciprocité, ce qui vient d'être dit existera. Sinon, l’égal
n’existe pas et rien ne tient; car rien n'empêche que l’oeuvre de
l'un soit meilleure que l'oeuvre de l'autre; il faut donc qu’elles
soient égalisées. Il en est de même pour les autres arts et techni
ques; car ils disparaîtraient, si ce qu'accomplit ce qui est actif et
en telle quantité et en telle qualité ce qui est passif ne le subissait
pas aussi et en telle quantité et en telle qualité. Car ce n'est pas à               
partir de deux médecins que se réalise la communauté, mais à
partir d'un médecin et d'un cultivateur, et d'une manière géné-
rale entre autres et non égaux; mais il faut qu'ils soient égalisés.
C'est pourquoi il faut que toutes les choses, dont il existe
échange, soient d'une façon quelconque comparables. C'est pour
cela que la monnaie est venue et qu'elle est devenue en quelque              
sorte moyen terme; car elle mesure toutes les choses, par consé-
quent et l'excès et le manque, combien précisément de chaussu-
res est égal à une maison ou à de la nourriture. Il faut donc que
ce que le maçon est au cordonnier tel nombre de chaussures
(le) soit à la maison ou à la nourriture. Car si ceci n'est pas,
I'échange ne sera pas, ni la communauté. Et ceci ne sera pas, si
(les choses) ne sont pas égales d'une façon quelconque. Il faut
donc que toutes les choses soient mesurées en un quelque chose,
comme nous l'avons dit plus haut. Ceci est en vérité le besoin,
qui tient ensemble toutes les choses; car si les hommes n'avaient
besoin de rien ou s'ils n’avaient pas semblablement besoin, ou                  
bien il n'existerait pas d'échange ou bien il n'existerait pas le
même échange; mais la monnaie est devenue par convention
comme un substitut du besoin; et c'est pour cette raison qu'elle
porte le nom de “ monnaie”, parce qu'elle existe non par
nature, mais par la loi et qu’il est en notre pouvoir de la changer
et de faire qu'elle soit inutile. Il existera, dès lors, réciprocité,                    
quand on aura égalisé, de sorte que ce que le cultivateur est au
cordonnier l'oeuvre du cordonnier (le) soit à celle du cultiva-
teur. Mais il ne faut pas (les) amener à la forme de la propor-
tion quand ils ont échangé (sinon l'un des deux extrêmes aura les
deux excédents), mais quand ils ont leurs propres (oeuvres). De
cette façon ils sont égaux et en communauté, parce que cette
égalité peut se réaliser quant à eux. Soient un cultivateur A, de la
nourriture C, un cordonnier B, l'oeuvre de celui-ci égalisée D.
Mais s'il n'existait pas de réciprocité, il n'existerait pas de commu-            
nauté. Que le besoin tienne ensemble comme étant un(e) un(ité)
quelconque est évident dans le fait que, quand deux hommes ne
sont pas dans le besoin l'un de l'autre, que ce soit tous les deux à la
fois ou l'un des deux, ils n'échangent pas, comme (n'échangent
pas) ceux qui, quand quelqu'un a besoin de ce que lui-même a,
par exemple de vin, offrent l'exportation de blé. Il faut donc que
ceci soit égalisé. Mais pour l'échange futur, si dans l'immédiat                  
nous n'avons besoin de rien, la monnaie est pour nous comme
un garant qu'il existera si nous venons à avoir besoin; car il faut
à qui en est porteur qu'il soit possible de recevoir en échange.
Sans doute celle-ci éprouve-t-elle aussi des modifications; car
elle n'a pas toujours un pouvoir [d'achat] égal; mais cependant
elle tend à être plus stable. C'est pourquoi il faut que toutes les
choses aient été évaluées; car ainsi l'échange existera toujours
(et), si ceci est, la communauté (aussi). Dès lors la monnaie,
comme un instrument de mesure qui rend les choses commen-
surables, égalise; car la communauté n'existerait pas si l'échange
n'était pas, ni l'échange si l'égalité n’était pas, ni l'égalité si la                    
commensurabilité n'était pas. Sans doute en vérité il est impossible
que des choses qui différent autant deviennent commensurables,
mais par rapport au besoin cela est possible suffisamment. Il
faut dès lors, un(e) un(ité) quelconque, mais ceci par fonde-
 ment; c'est pourquoi elle est appelée “ monnaie”; en effet,
celle-ci rend toutes les choses commensurables; car toutes les
choses sont mesurées en monnaie. Soient une maison A, dix
mines B, un lit C. Alors A est la moitié de B, si la maison vaut,
ou est égale à cinq mines; le lit C est la dixième partie de B;
combien de lits est égal à une maison est alors évident, soient
cinq. Qu'ainsi l'échange ait existé avant que la monnaie existe est
évident; car cinq lits contre une maison ou contre autant que
cinq lits ne diffèrent en rien.



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