Sémio2004
8ème Congrès de l’association internationale de sémiotique
résumé
Depuis
deux siècles environ, ce que nous appelons le “ développement ” s’est
construit sur
une base énergétique et matérielle massive. Un tel mode de
développement n’est
pas soutenable. Pour sortir partiellement de cette impasse, nous
suggérons qu’à
un espace d’action économique lourdement matériel et énergétique puisse
se
substituer celui d’une légéreté sémiotique où le commerce du signe et
du sens
soit premier. Cependant, à lui-seul, “ l’usinage du signe ”
n’assure
ni de l’abondance ni de la variété, car
offre et demande s’ajustent ici dans un étrange espace où les
biens
sémiotiques ne s’actualisent et finalement n’existent que s’ils sont
“ participables ”. Une réévaluation proprement économique,
“ utilitaire ”, des disciplines et pratiques culturelles sans
finalités professionnelles affichées apparaît alors cruciale. La
soutenabilité
d’un tel espace qui n’est pleinement délié, directement ou par
“ rebond ”, ni du physique ni de l’énergétique reste
néanmoins une
hypothèse soumise à vérification. Nous en traçons in fine une piste possible en reformulant les
indicateurs de
soutenabilité proposés par le Wuppertal Institut für Klima,
Umwelt und
Energie.
À moins de vouloir
expressément
déshériter notre descendance, tout devrait donc concourir pour que nous
fassions un usage extrêmement prudent, lent, du patrimoine naturel que
nous
détruisons sans savoir le restaurer, en espérant qu’un jour nous
saurons le
faire avant d’atteindre les seuils d’irréversibilité, ou que nous
saurons nous
en passer, en affectant à cette tâche le maximum de nos efforts
scientifiques
et techniques. Or, nous constatons une pratique effective très
largement
inverse que facilite précisément l’allégement de coût et de prix dû à
l’absence
de dotation aux amortissements. Que cette pratique soit en train de
s’amplifier
sous nos yeux ne laisse pas d’inquiéter. L’émergence industrielle de la
Chine,
de l’Inde et d’autres pays encore ne se fait pas que l’on sache en
adoptant de
nouvelles normes comptables qui alourdiraient les charges des
entreprises et
donc les prix des marchandises de ces pays de considérations
écologiques ou
environnementales supérieures à celles des “ vieux
pays ” industriels de l’OCDE — Etats-Unis, Europe, Japon et
quelques
autres encore. Même s’il est vrai que s’amorce une certaine tendance à
un
allégement de la matérialité unitaire de la production, ce que
traduirait plus
ou moins directement la décroissance de l’indicateur d’intensité
énergétique en
TEP/PIB, cet allégement n’est que relatif, car plus que compensé par
l’augmentation en “ volume ”. Nous sommes encore très loin,
en dépit
des discours sur la dématérialisation de l’économie, d’être entrés dans
une
phase de décroissance de l’utilisation destructive du patrimoine
naturel,
fallacieusement dénommé “ capital ” comme nous l’avons vu. La
montée
en puissance au sens plein, physique, du terme, de pays fortement
peuplés concourt
à une accélération de cette destruction. Elle est d’autre part encore
amplifiée
par l’augmentation de la masse et de la vitesse du commerce à grande
distance,
tourisme y compris. C’est ce qu’avec faveur certains appellent la
“ mondialisation ”.
Or,
c’est là
assurément une situation très inquiétante, insoutenable[2]
au sens du célèbre rapport Brundtland, “ Our common future ”,[3]
et le discret impératif pour latinistes de l’Agenda 21[4] risque de se transformer
rétrospectivement en un florilège des promesses non-tenues
inscrites dans un banal agenda de papier à l’aube du XXIe siècle.
Manifestement, l’inertie de fonctionnement de la société industrielle,
de sa
pente technique, de ses hiérarchies et de ses valeurs est très grande
dans les
pays où elle est établie de longue date alors même que, pour des
raisons tout à
fait compréhensibles, elle exerce un pouvoir d’attraction sur les
sociétés ou
pays qui se situent à sa périphérie. Cependant, ce processus
d’accrétion à un
noyau “ développé ” minoritaire à l’échelle mondiale est
aussi un
processus explosif, sauf à restreindre de manière considérable pour
tous
l’emploi des ressources naturelles disponibles. Ce qui ne peut se
concevoir pacifiquement,
en raison de la radicalité
requise, par la
seule voie de l’optimisation technique pour des fins inchangées, mais
qui exige
une modification considérable des “ échelles de préférences ”
ou plus
amplement de l’imaginaire,
au
sens fort, instituant du terme, de la société industrielle et des
individus qui
la composent. Mais, comme aimait à le dire Castoriadis[5],
que je cite ici implicitement, si la création humaine est création de
formes ex
nihilo, comme formes nouvelles logiquement indérivables comme totalité de ce qui
précède, ces
formes ne sont pas cum nihilo (ou
in nihilo), sans
matériaux déjà
là. Or, il me semble qu’existe au sein de la société industrielle
contemporaine
un cum, un matériau,
d’où ces
formes nouvelles, cet imaginaire, peuvent surgir. Ce cum, c’est la capacité de fabrication et de
diffusion
industrielles de signes qui est désormais la nôtre via l’ordinateur et les réseaux. Que ce
matériau sémiotique
industrialisé nous offre un point
d’appui
pour une sortie possible et certes partielle de l’insoutenabilité, de l’impasse civilisationnelle dans
laquelle nous
sommes, c’est ce que j’aimerais maintenant suggérer.
Quiconque possède un ordinateur
possède une usine à fabriquer des
logiciels, un
moyen de manufacturer un logiciel, autrement dit, de faire de nouvelles
copies.
Parce qu'il est tellement facile de copier des logiciels, nous
n'employons pas
le terme d'“ usiner ”, de “ fabriquer ”
; en
général, on ne le voit même pas sous cet angle, pourtant il s'agit bien
de
cela. Robert J. Chassel[6]
Que
l’ordinateur soit une “ usine à fabriquer des logiciels ”
comme le
dit Robert J.Chassel, membre fondateur de la Free Software
Foundation, me semble à la fois
parfaitement vrai mais incomplet.
Car, c’est aussi, munie des interfaces homme‑machine ad hoc, une usine à fabriquer du signe — image, son et texte, en attendant mieux[7].
En outre, mis en réseau, l’ordinateur est un centre de réception et
d’expédition matérielles de
fichiers
informatiques déclencheurs potentiels de fabrication de signes en
masse, sans
limites de distance et à très grande vitesse. Cette réplication ou
duplication
ultra-rapide et à distance conduit à une illusion d’ubiquité et
d’immatérialité
du sémiotique. Voilà, outrageusement résumée, la situation d’interface
homme-machine dans laquelle peuvent se trouver les individus encore
très
minoritaires à l’échelle mondiale se situant en deçà de la
“ fracture
numérique ”. Quel est ? et, surtout, quel sera ? l’usage
effectif que feront ces détenteurs d’usines sémiotiques de leur
puissance sont
des questions ouvertes. Cependant, nous pouvons tenter d’examiner les
propriétés a priori du
fonctionnement
d’une telle industrie et notamment celles relatives à son éventuelle soutenabilité.
Tout d’abord, une évidence : quelle
que soit sa
définition, tout signe, si ténu soit-il, est matériel, ou, dans une
conception originellement interprétative, s’appuie sur la matérialité
d’un
signal. En revanche, son
éventuelle
ténuité ne dit rien sur la masse ni sur l’innocuité chimique du
“ sac à
dos écologique ”[8]
amont comme aval impliqué par sa production physique. En ces domaines,
il
n’existe aucune relation fonctionnelle simple, ni croissante, ni
décroissante.
La légèreté n’implique pas nécessairement la légèreté. Ainsi, l’énorme
dévastation et empoisonnement au mercure[9]
auquel se livrent les orpailleurs pour récupérer quelques kilos,
parfois
quelques grammes, d’or loin d’être une anomalie statistique me semble
être une
illustration réaliste de la situation d’ensemble de notre système de
production
comme de consommation. Tout doit donc être examiné en détail selon les
techniques et matériaux employés. Or le travail d’enquête est tout sauf
aisé en
raison de la complexité des processus de fabrication mais aussi en
raison de
l’opacité volontaire des industries du secteur quant à leurs propres
pratiques[10].
Obtenir et agréger une comptabilité-matière précise de bout en bout, de
l’extraction primaire jusqu’à l’élimination ultime des déchets, dans ce
vaste
domaine de la “ production sémiotique ” comme ailleurs est
une
gageure. Il est hors de notre portée de la relever et ce n’est pas ici
notre
propos. Nous laisserons donc ces questions en suspens tout en étant
convaincu
qu’en ces domaines l’optimisation technique est très loin d’être
atteinte et
que les gains à venir peuvent être considérables si la contrainte
environnementale
est vraiment prise au sérieux. Il nous paraît en particulier que
l’optimisation
logicielle, telle que proposée par le mouvement coopératif du Libre, permettrait d’éviter la surabondante et
coûteuse
“ demande ” de puissance et de rotation matérielles pour des
fins
identiques. Mais quelle que soit
l’ampleur de l’optimisation matérielle et logicielle, la matérialité de
“
l’usinage ” du sémiotique demeure. En reprenant la terminologie du
Wuppertal
Institut, celle de Friedrich
Schmidt-Bleek[11],
l’intensité matérielle, MI,
par
unité de service, S, (cf. note 8)
la MIPS (= MI/S), peut être minimisée, mais elle ne peut jamais
être
réduite à zéro. Cependant, quant à l’usage, le sémiotique jouit de
propriétés
singulières que j’aimerais maintenant développer en les couplant avec
l’approche très “ physicienne ” du Wuppertal Institut.
Une
remarque incidente mais non pas anodine de Friedrich Schmidt-Bleek me
servira
de point de départ pour l’examen des propriétés du sémiotique dans une
perspective “ économique ”. Il écrit :
Pour atteindre le facteur 10, il est indispensable d’innover massivement dans la technologie et le domaine social et de réorienter la consommation. La condition de base d’une conception écologique est de produire autant d’unités de service ou d’utilités (et de plaisir) que possible avec la plus petite quantité possible de ressources naturelles (Rucksack compris) pour la plus longue durée possible.
puis,
pour illustrer son propos, il ajoute immédiatement :
Ainsi, on pourrait dire qu’un
tableau de
Picasso est un produit très écologique.[12]
La raison d’une telle
sélection
est claire : le “ Rucksack ” correspondant aux intrants
matériels, MI, nécessaires à
la production d'un tableau est de
faible masse relativement au
“ service rendu ”, S, potentiellement infini. Autrement dit,
la MIPS (= MI/S), d’un “ Picasso ” comme de
toute production ou oeuvre
sémiotique durable mondialement célèbre est, hors MI lié à sa
conservation et
au déplacement des “ visiteurs-consommateurs ”[13],
tendanciellement nulle !
Ici apparaissent a priori plusieurs propriétés de la “ consommation sémiotique ” :
-
elle est
non-destructive ; ce
n’est pas une “ consumation ” [14];
-
elle est
non-rivale ; elle
admet autant de consommateurs potentiels
que l’on veut sans dégradation d’usage ;
-
elle peut être
non-exclusive
sous réserve de gratuité ; par exemple, dans le domaine musical, dans
les
échanges de pairs à pairs (P2P).
Ces propriétés sont celles qu’attribue la
littérature
micro-économique d’obédience “ néoclassique ”, aujourd’hui
institutionnellement dominante, aux biens sémiotiques qu’elle ne
désigne
cependant pas ainsi mais qu’elle qualifie trop rapidement de biens
informationnels — voire
d’informations. Ces biens se
trouvent ainsi classés par ces propriétés
mêmes parmi les biens publics,
mais
à tort, car cette esquive
inaperçue du palier sémiotique par un illusoire accès direct à
“ l’information ” fait oublier une autre propriété de
leur
consommation qui les exclut du domaine public. Les biens sémiotiques
sont en
effet des biens dont la “ consommation ” est participable mais non-partageable.
Par participable, j’entends, en sécularisant une
terminologie théologique (quoique
utilisée aussi dans un sens économique par Saint‑Thomas d’Aquin),
qu’au-delà de la non-rivalité ou de l’absence d’exclusion,
“ la consommation sémiotique ” des autres, serais-je seul face à un seul bien, est
une composante
nécessaire de la mienne
(ce n’est
pas simplement une externalité, car non “ facultative ”).
Ainsi, la
participation à l’admiration ou à la détestation dans le domaine
artistique, à
l’interprétation critique, fait-elle partie du
“ service ”
procuré par l’oeuvre elle-même. Pour Picasso, cela est je crois
manifeste. Mais
cette propriété “ participative ” vaut au-delà de l’art et de
l’oeuvre unique pour l’ensemble des “ performances
sémiotiques ”
(Rastier) qui sont toujours des “ parcours interprétatifs ”
sous
contraintes (en écriture comme en lecture ; pour la production
comme pour
la consommation), où les “ autres ” sont nécessairement
présents, ne
serait-ce qu’idéellement sous la forme du legs d’une tradition. C’est
notre
participation commune au “ bien sémiotique ” qui le constitue pleinement et (car ?) à notre insu
comme tel,
en créant les contraintes et degrés de liberté de son interprétation.
Ainsi en
est-il de la langue comme des autres institutions. On pourrait dire
qu’ici loin
d’être une destruction, la consommation est une
production ; et, plus
encore, que c’est l’absence de consommation qui est destructive. Au
slogan
énergétique naguère célèbre, “ ne s’use que si l’on s’en sert, ” on pourrait ainsi opposer le
slogan
sémiotique, “ ne s’use
que si l’on n’en use ”. Mais ce
“ bien commun ” n’est pas partageable — sécable. Pour imager et justifier
mon propos,
je dirais que l’on participe à un repas (de famille, en amoureux, d’anciens,
républicain, etc.), activité
insécable et hautement sémiotique produite par sa
“ consommation ”
même[15],
mais que pour le manger, le consumer, on partage un gâteau en morceaux individualisables,
attribuables et
finalement ingérables. Je reviendrai sur ce point, car avant cela la
question
de la réplication doit être évoquée.
Elle
est cruciale dans le domaine de l’art où la copie est censée ne pas
“ valoir ” l’original ou du moins où la copie ne vaudrait
qu’en
nombre limité sous le contrôle de l’auteur ; d’où, par exemple,
l’appellation
quelque peu paradoxale de “ lithographie originale ”. Mais,
dans le
cas où copie et original sont indistincts, cette règle où la
dégradation de la
valeur d’échange impliquerait une dégradation de la valeur d’usage ne
serait
qu’une duplicité simplement commerciale si précisément la participation
des
autres, de leur nombre, voire de leur “ qualité ”, n’était
constitutive de cet “ usage ” même (ce qui va au-delà
de la
non-rivalité). Si duplicité il y a, elle est socialement et non pas
simplement
localement ou individuellement située. Elle est instituée. Or,
l’indistinction
entre copie et original est cela même que permet l’industrialisation de
la
production sémiotique. L’économie de la duplication dans sa perfection
et
sobriété matérielles concourt à la soutenabilité du sémiotique. Tout se
passe
comme si un étrange et semblable (mais
non même — idem n’est pas similis ; gleich
n’est pas selb) gâteau
était
distribuable à tous sans être partagé, indéfiniment consommable sans
être
consumé, public donc
— n’était l’obstacle du participable. En effet, toutes les langues, tous les
textes écrits et oraux, toutes
les musiques, toutes les images, toutes les encyclopédies du monde sont
ou
peuvent être dans mon assiette, mais comme la cigogne invitée chez le
renard je
ne peux et ne veux participer au repas si je ne suis pas équipé pour le
faire.
Pour le texte, on peut nommer, dans le moment précis d’une
interprétation
particulière et à la suite de François Rastier[16],
entour cet équipement
du
participable qui comprend principalement la culture de l’interprète, à
commencer par la ou les langues qu’il maîtrise. Et, même s’il comporte
nécessairement des idiosyncrasies productrices de variations
interprétatives,
cet entour n’est jamais une singularité pure, car toujours massivement
saturé
d’une culture socialement instituée. Privé de cette imprégnation
culturelle,
dont celle de la langue, acquise par l’éducation,
“ l’interprète ” ne
serait au mieux que ce vieil enfant-loup soigneusement caché dans le paysage de
“ l’individualisme
méthologique ” — principe dont on connaît la vogue dans ces
“ sciences ” que l’on prétend “ sociales ”.
Cette
figure lycanthropique est celle de l’homo economicus, sauvageon de notoire inculture car
a‑social,
qui par un prodige inouï accède directement à l’information, qui s’informe et qui informe, sans interpréter
ni produire
aucun texte en langue ni mutatis mutandis sans être apte à aucune autre
“ performance sémiotique ”.
Le
chemin de la soutenabilité est étroit et ramifié à la fois, mais il
passe très
certainement par la spécification et la diffusion, notamment via l’éducation, d’une culture explicitement
associée à
cette production-consommation du sémiotique. Il ne s’agit pas alors de
simplement constater ou viser la légéreté de son sac à dos écologique
mais
aussi de lester les individus d’un “ sac à dos culturel ”
commun sans
lequel la plus grande part du sémiotique, faute d’être participable, ne
resterait que potentiel ou énigmatique (ce que furent ou sont les
hiéroglyphes
avant ou sans Champollion). J’ai proposé ailleurs de nommer
“ éducation à
l’inutile ” ce type d’éducation en opposition au lancinant
“ à quoi
ça sert? ” des élèves, de leurs parents, des employeurs et des
ministres
plus ou moins coalisés autour de la question de “ l’utilité ”
économique[17].
Plus
récemment, j’ai retrouvé avec plaisir dans les propos rapportés de
Jacques
Lacarrière par le journal Libération du 2 août 2004 une formulation
encore plus
frappante de ma propre position :
A quoi sert
l’enseignement du grec, de la musique? (et, pourrions‑nous ajouter,
du
dessin, de la danse, de l’histoire, de la littérature, des
mathématiques pures,
etc.) à rien, nous dit
Lacarrière,
ajoutant tout aussitôt : “ Cet enseignement sert tout simplement à posséder un monde plus riche
qu'à sa
naissance. ” Ainsi, contradictoirement pour qui lit
platement la
langue comme un langage, ce qui ne sert à rien sert. La dissimilation des occurrences de servir nous permet cependant, puisque nous
sommes dans la
langue et non dans le langage, d’éviter la contradiction ou le
paradoxe. Il y a
manifestement servir1
et servir2.
Le servir1 est celui qui permet de
dire que
l’apprentissage de tels “ traitement de
textes ” ou
“ tableur ” , des règles de la comptabilité ou du
marketing est utile à qui veut embrasser un métier commercial, voire un
métier
quelconque, quand le latin, l’astronomie ou la géométrie ne lui serviraient1 généralement à rien. En
revanche, le servir2 est
celui qui
permet de dire que l’enseignement du latin, de l’astronomie ou de la
géométrie
enrichit une vie entière quand celui de tel “ traitement de
textes ”
ou “ tableur ”, des règles de la comptabilité ou du marketing
n’est
que celui des codes d’entrée jugés nécessaires quoique plus ou moins
provisoires dans le monde du travail. [De ces derniers enseignements,
je doute
que Jacques Lacarrière se soit beaucoup soucié !]
C’est
bien
entendu ce servir2 qu’ignorent
les programmes de formation professionnelle, notamment continue, mais
aussi ce
qui est mis en cause, de plus en plus précocement, dans les programmes
scolaires de formation générale. Ainsi, de manière significative,
l’anglais se
voit-il “ promu ” en France au rang d’enseignement
obligatoire, non
pour servir2
comme le
grec ou le latin à posséder une langue donnant accès à “ un monde
plus
riche ”, mais pour simplement servir1 de code d’accès au commerce
et à l’emploi
ou pour parler le langage de la “ communication
internationale ”[18].
Sans aucun doute cette conception professionnelle de l’enseignement ou
de la
formation a-t-elle sa justification en se plaçant du côté de l’offre, de l’entreprise, comme le font les
théories du
“ capital humain ” ou maintenant de la “ gestion des
connaissances ” (du “ knowledge management ”), mais il
est à
tort prétendu que c’est l’économie
comme telle qui la
légitimerait.
En effet, par contraste, tout en sachant qu’en ces domaines rien n’est
exclusif
ni étanche, on peut dire que la formation qui ne “ sert à
rien ” ou
“ l’éducation à l’inutile ”, autrement dit les enseignements
culturels sans finalité professionnelle affichée, forment la demande finale
dans un sens tout aussi économique et “ utile ”, mais qui n’est jamais défendu
comme tel, notamment par le
politique. Ce sens est celui d’une
demande sémiotique qui vaille pour elle-même, qui soit finale au sens plein, et, simultanément, dont la
satisfaction effective, la consommation, — qu’elle soit marchande
ou
non — en enrichissant le sac à dos culturel des individus,
constitue un
intrant susceptible de rendre participables de futures
consommations-productions sémiotiques. Autrement dit, ce type
d’éducation, de
plus en plus reléguée, au mieux, dans l’optionnel ou le facultatif au
fil du
temps et de la progression scolaire, conditionne l’enclenchement d’un
cercle où
la consommation sémiotique appelle davantage de demande sémiotique, où
le texte
appelle le texte, où l’image appelle l’image, où la musique appelle la
musique,
etc. et où toutes les combinaisons sémiotiques croisées d’une telle
demande
sont bien sûr possibles. Or, si l’hypothèse d’une soutenabilité de
“ l’usinage du sémiotique ” quelle que soit son abondance
matérielle
est avérée et si sa consommation ne déclenche pas d’autres
“ d’effets
rebonds ” qu’à nouveau principalement sémiotiques, ce cercle ainsi
culturellement alimenté serait alors
vertueux. D’une certaine manière, cette stimulation culturelle de la
demande
pourrait partiellement contrebalancer ou infléchir l’effet rebond
massivement
matériel et énergétique actuellement visé par la “ performance
sémiotique ” de la publicité, c’est-à-dire par le discours
explicite
de l’offre. Cette vertu postulée, doit cependant être vérifiée selon
des
modalités que j’aimerais maintenant esquisser pour conclure.
Conclusion
en forme d’annexe
et
perspectives
La construction méthodique d’indicateurs assis sur une comptabilité-matière, sur le modèle de ceux du Wuppertal Institut, permettrait de juger de la soutenabilité du sémiotique ainsi conçu, mais je serais tenté ici de modifier substantiellement celui proposé par F. Schmidt-Bleek. En effet, la MIPS (MI/S) n’est calculable que service par service, lesquels sont exprimables en une infinie variété d’unités différentes, non additives. Ainsi, la séance de cinéma n’a-t-elle rien à voir avec un trajet Paris-Bordeaux par le train. Ce que l’on peut éventuellement comparer par assimilation des “ utilités ” ou équivalences postulées des valeurs d’usage, c’est la séance de cinéma avec l’émission d’un film télévisé ou un Paris-Bordeaux par le train vs en voiture. Une manière de rendre toutes les comparaisons possibles, en évitant l’illusoire homogénéïsation monétaire du marché, consisterait à pondérer MI non pas par le service rendu mais par la durée totale Zs (Zeit = temps — pour conserver la terminologie allemande) du service rendu S (ce qui suppose, comme dans le calcul d’un amortissement, une anticipation de cette durée totale). Il serait alors possible de construire la MIPZs = MIs / Zs , définie comme “ masse ou quantité de matière utilisée pour le service S par unité de temps ”. Un tel indicateur aurait l’avantage d’être différentiable selon les services considérés, mais permettrait aussi de construire, par sommation, des “ profils ” temporels, individuels comme collectifs, d’utilisation de matière par une série de services qualitativement incomparables.
Ainsi, par exemple, pour une période temporelle T = t1 + t2 + t3 pendant laquelle sont successivement utilisés les services S1, S2 et S3, de durées respectives t1, t2 et t3, on peut écrire :
t1 * MIPZ1 + t2 * MIPZ2 + t3 * MIPZ3 = MI1+ MI2 + MI3 = MIT
où
MI1, MI2 et
MI3 représentent les quantités de matières utilisées
pendant les
séquences 1, 2, et 3 pour les services S1, S2 et S3
.
MIT correspond à la quantité totale de matière utilisée
durant la
période T. Examiner en particulier les moments sémiotiques de ces
profils[19]
et tenter de cerner les “ effets rebonds ” qu’ils induisent,
en amont
comme en aval, pourrait nous permettre de conforter ou d’infirmer notre
hypothèse de soutenabilité d’une économie massivement sémiotique. Cette
esquisse de proposition fera l’objet d’un travail ultérieur que
j’espère
participable, enrichi de toutes les éventuelles contributions critiques
que ce
texte aura suscitées.
|
BATAILLE G., 1967 (1949) — La part maudite, Paris, Minuit. |
|
BRUNDTLAND G. H., 1987 — Our common future, Oxford
University Press. |
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CASTORIADIS C., 1975 — L’institution
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Paris, Seuil. |
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J., 2000—“Free Software: Access and
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Malaisie. Adaptation française sur le site de
l’Association Pour la Promotion et la Recherche en Informatique Libre, http://www.april.org |
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P., 2002 — “ Nouvelle économie, toile et soutenabilité ”, Terminal, 87, Paris, l’Harmattan. |
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JANCOVICI J.-M., 2002 — “ Commentaire de lecture : The Skeptical
Environmentalist ”, http://www.manicore.com/documentation/serre/ouvrages/skeptical.html |
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J., PETIT M., 2003— “Réponse aux
"dénonciateurs "”, Réseau action-climat France, |
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LOMBORG
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1992— Agenda 21, Sommet de la terre de Rio,
http://www.un.org/esa/sustdev/documents/agenda21/french/action0.htm
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F., 2000 — “Manifeste du facteur 10”, Factor
10 Institute, http://www.factor10-institute.org/pdf/F10manifestf.pdf
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2003—“ Virtuell = umweltfreundlich? Der ökologische Rucksack des
Internets ”, Deutsche Umwelstiftung, http://www.jahrbuch-oekologie.de/inhalt2003.htm |
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von WEIZSÄCKER E.U., LOVINS A.B., LOVINS L.H., 1995 — Faktor
vier. Doppelter Wohlstand — halbierter Naturverbrauch. Der neue Bericht
an den Club of Rome, Droemer
Knaur Verlag, München. |
[1] Régulièrement, il se trouve des auteurs pour
contester l’objectivité de cette présentation des faits. Cette attitude
critique ne peut être que salutaire si elle est fondée.
Malheureusement, en ce
domaine, il semble que la mauvaise rhétorique d’une “ théorie du
complot ” écologiste l’emporte sur la rigueur, comme
le montre
l’entreprise du statisticien danois Bjorn Lomborg qui après avoir connu
un
succès médiatique complaisant dans la presse
“ libérale ” lors
de la parution de son ouvrage The
Skeptical
Environmentalist est maintenant
accusé
d’imposture. Dans la même veine, en réplique aux positions d’Yves
Lenoir,
auteur de Climat de panique,
on pourra
lire la “ réponse de Jean Jouzel et Michel Petit aux
‘dénonciateurs’ ” comme
aussi les différentes mises-au-point concernant ces
mêmes auteurs “ critiques ” et d’autres encore de
Jean-Marc Jancovici. LENOIR Y., 2001; LOMBORG B., 2001; JOUZEL
J., PETIT
M., 2003;
|
JANCOVICI J.-M., 2002. |
[2] Comme souvent, le réemploi de mots d’origine
française ou latine passés par l’anglais créé des difficultés. Ainsi, sustainable
est-il le plus souvent, voire
“ officiellement ” (arrêté du 7
juillet
1994), traduit par durable
en français pour éviter un anglicisme. Je préfère quant à moi soutenable, qui est du “ français possible ”
dans
l’emploi proposé, en raison du caractère dynamique et combattant que le
mot
évoque, sur le mode d’un échange soutenu au tennis ou dans la conversation. Si,
d’autre part,
une bonne traduction s’éprouve notamment dans la productivité des
occurrences
d’un mot dans la langue d’arrivée, soutenable est alors supérieur à durable. Ainsi peut-on introduire, outre celle de développement
soutenable, la notion de bien
soutenable vs insoutenable
en évitant l’équivoque
de bien
durable qui désigne
traditionnellement un bien de consommation finale, domestique, non
fongible
(machine à laver, réfrigérateur, téléviseur, automobile, etc.), mais
qui peut
parfaitement être insoutenable ou
encore celle de croissance soutenable qui peut n’être ni durable, ni soutenue.
[3] BRUNDTLAND G. H., 1987
[4] ONU, 1992.
[5] CASTORIADIS C., 1975
[6] CHASSEL
R. J., 2000
[7] Une conséquence particulièrement heureuse de
cette
industrialisation du signe est la facilité nouvelle avec laquelle sont
produits
des textes en Braille ou tout autre graphisme tactile. Pour la lecture
comme
pour l’écriture, la fracture voyant-aveugle pourrait être (est?) ainsi
largement effacée.
[8] L’image du “ sac à dos
écologique ” (ökologischer
Rucksack) a été proposée par
le Wuppertal Institut für Klima, Umwelt
und Energie
pour illustrer de manière pédagogique la notion d’intrant matériel mesuré en kilos ou en tonnes (Material
Input = MI) et celle d’intensité matérielle par unité de service ou
MIPS (Materialintensität
pro
Serviceeinheit = MI/S) introduite
par Friedrich Schmidt-Bleek qui est aussi
le
promoteur du “ facteur 10 ”
(i.e. : le même service S rendu avec 10 fois moins de masse
matérielle
ou 10 fois plus de service avec la même quantité de matière), ce qui
est le cap
qu’il nous faudrait approximativement tenir pour assurer une
soutenabilité
globale. Il va de soi que nous sommes loin du compte, comme de sa
version
affaiblie du “ facteur 4 ” (von Weizsäcker). [Il est amusant
de
constater, pour ne pas risquer la confusion, que par le hasard des
acronymes,
MIPS signifie aussi, outre millions d’instructions par seconde, Microprocessor without interlocked
pipeline stages qui désigne une
architecture de microprocesseur visant
l’efficience.]. SCHMIDT-BLEEK
F; von WEIZSÄCKER E. U, HUNTER A. B., LOVINS L. H.,
1995
[9] Selon les indications fournies par le
rapport du
sénateur Gérard Miquel sur "Les effets des métaux lourds sur
l’environnement
et la santé" (séance du Sénat du 5 avril 2001), “ on estime qu’un kilo d’or requiert
en
moyenne l’utilisation d’un kilo de mercure (entre 0,5 et 1,3 kg selon
les
procédés). Les rejets anthropiques annuels en Amazonie, liés à
l’orpaillage,
sont estimés à 300 tonnes .”
[10] L’article publié par Volker Türk, Michael
Ritthoff et
Justus von Geibler sous le titre le “ Le virtuel est-il
respectueux de
l’environnement? Le sac à dos écologique d’Internet ” (Virtuell
=
umweltfreundlich? Der ökologische Rucksack des Internets) fait le point de manière très documentée sur
les
difficultés théoriques comme pratiques pour conclure à la soutenabilité
ou à
l’insoutenabilité de l’Internet. Au-delà de l’incertitude des
résultats, il
apparaît néanmoins que le sac à dos écologique de l’informatique en
réseau est
très loin d’être léger en matières inertes comme dangereusement
actives, en
métaux lourds notamment. TÜRK V., RITTHOFF M., von GEIBLER J, 2003.
[12] idem note
précédente.
[13] Ce point mériterait bien sûr discussion. Il
renvoie à
la soutenabilité du tourisme.
[14] BATAILLE, G. 1967 (1949), notamment,
p. 87-124,
“ La société de consumation ”.
[15] Je crois que l’on peut retrouver ici les
propriétés
attribuées à la cène puis
à la communion dans la
religion catholique. Ainsi, les hosties
matériellement semblables, mais
distinctes, sont-elles pour les participants, pour les fidèles qui les
ingèrent, et par le mystère de la conversion eucharistique, le corps réel du Christ, à chaque fois identique à lui-même dans sa totalité en dépit d’une apparente multiplicité et
fragmentation.
Dans une terminologie économique et séculière, hors ironie
blasphématoire sinon
position agnostique, on pourrait dire, en inversant le processus
créatif, que le Dieu des
catholiques est un bien sémiotique
public créé via sa
consommation
participative par et pour la communauté même des croyants.
[16] RASTIER F., 2001.
[17] DUMESNIL P., 2002.
[18] Comme pouvait le dire tel directeur d’une
grande
école de ma connaissance à ses enseignants d’anglais qui lui parlaient
culture : “ on n’est pas là pour faire du Shakespeare ”.
Or, il
est à craindre que de proche en proche l’esprit (?) de cette robuste
maxime
utilitariste d’ingénieur ne gagne jusqu’à l’enseignement des classes de
maternelle.
[19] Un couplage avec les enquêtes sur les
budgets-temps
ou emplois-du-temps, telles que celles conduites par l’INSEE en France,
serait
ici particulièrement pertinent.