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de Pierre
Dumesnil
Sur cette page, deux articles :
- L'information, entre explication et
compréhension. Colloque
A.I.M., Jouy-en-Josas, 1992.
L'information, entre explication et
compréhension.
Prologue
«
Un dauphin de
près de quatre mètres est venu agoniser mercredi sur une
plage de Gironde, victime d'une occlusion intestinale due à
l'ingestion de sacs plastique. "Les globicéphales se nourrissent
essentiellement de calmars et une poche en plastique flottant entre
deux eaux a les mêmes reflets qu'un calmar", a expliqué
Anne Collet, directeur adjoint du Centre national d'étude des
mammifères marins de la Rochelle. Lors d'une autopsie
pratiquée sur la plage, Mme Collet a trouvé dans
l'estomac du dauphin plus de 30 morceaux de poches de
supermarchés, d'emballages de barres de chocolat, de sachets
d'amorces de pêche. Quelques 500 dauphins sont venus
s'échouer en 1990 sur les côtes françaises.
» Journal Libération du 26 juillet 1991.
Cette petite et triste histoire, relatée avec
toute la sécheresse, mais aussi avec toute la précision,
d'un communiqué d'agence de presse, m'apparaît riche
d'enseignements divers, dont on verra qu'ils ne sont pas sans relations
avec le type d'interrogations que peuvent se poser les enseignants,
dont je suis, qui ne sont nullement spécialistes de
l'information , mais que trouble ce concept . Elle n'est pas non plus
sans rapport avec un certain malaise que j'ai cru percevoir parmi les
participants du colloque consacré au Management des
systèmes d'information , organisé conjointement par l'INT
et l'ESC Grenoble les 2 et 3 octobre 1991, notamment parmi ceux
d'entre-eux qui avaient à enseigner ou à faire
enseigner cette "matière". C'est ce trouble ou ce malaise
partagé qui m'ont conduit à écrire ce texte.
Comment et
pourquoi meurent les dauphins ?
La question que se pose, tout d'abord, comme le
ferait tout scientifique, le spécialiste de l'étude des
mammifères marins est de savoir comment est mort ce dauphin
échoué sur la plage. Question qu'éludent
généralement les auteurs des articles de journaux qui
titrent : "Suicides de dauphins", "Suicides de baleines", etc.
L'autopsie pratiquée permet en effet de répondre à
cette question d'une manière quasi-certaine. Ce dauphin est mort
d'une occlusion intestinale, provoquée par l'absorption de
poches en plastique parfaitement non digestibles. L'enchaînement
causal est, semble-t-il, impeccable : l'absorption de sacs en plastique
provoque une occlusion intestinale et l'occlusion intestinale, plus ou
moins rapidement, entraîne la mort. On pourrait remarquer que
cette cause n'est pas nécessaire et objecter qu'elle n'est
peut-être pas, à elle-seule, suffisante. Les
dauphins finissent toujours par mourir, pas toujours en avalant
des sacs en plastique, c'est une évidence banale, et tous ceux
qui en avalent n'en meurent peut-être pas. L'acceptation du
constat comme la réfutation ou la validation de l'objection sont
affaires d'observations et d'expérimentations scientifiquement
conduites. Nous sommes ici dans le domaine familier de l'explication.
Pourtant, parce qu'il traite du vivant, le spécialiste va
au-delà de la simple explication. Il ne peut se résoudre
à laisser de côté la question du pourquoi. En
substance, nous dit le spécialiste, ou plutôt nous
laisse-t-il prudemment inférer, si ce dauphin est mort (et, sans
doute aussi, nombre de ses congénères), c'est parce qu'il
a cru voir et manger des calmars (dont il est friand), là
où il y avait des sacs en plastique. Implicitement, nous sommes
passés du niveau explicatif à un niveau
compréhensif : pour avancer son "explication", le
spécialiste, mais aussi tout interprète possible, est
conduit à se mettre à la place du dauphin (du vivant) et
d'imaginer ce qu'il peut voir, de le comprendre, d'être
fictivement un dauphin qui, et c'est déjà une attitude
compréhensive déterminante, voulait vivre et non mourir !
Peut-on dire que ce dauphin a été
victime d'une erreur d'information ? S'il y a erreur, elle n'est
certainement pas située à "l'émission" : les sacs
en plastique ne se sont pas transformés en vrais calmars pour
leurrer le dauphin, ils sont restés eux-mêmes. Est-elle du
côté de la "réception" ? A vrai dire, à
"l'émission" comme à la "réception", il n'y
avait pas d'information, mais seulement signal lumineux ou sonore
éventuellement bruité. Ce n'est qu'au niveau de la
perception, à partir d'une "transformation", à
l'intérieur du cerveau du dauphin, des "chocs" visuels et
acoustiques reçus que s'est créée une "image" qui
a une certaine forme, que s'est créée une in-formation.
Quelle est cette forme interne ? est-elle erronée ? Fait-elle
"voir" un calmar là où il y a un sac en plastique ? Nous
n'en savons strictement rien. Tout ce que nous savons, c'est que cette
forme interne, quelle qu'elle soit, n'a pas été mise en
relation avec un comportement d'évitement mais d'ingestion de
l'objet émetteur du signal lumineux ou sonore (par écho
du sonar). Une forme "erronée" qui aurait fait "voir" et
éviter un rocher là où il y avait un sac en
plastique aurait-elle été la bonne forme interne ? la
bonne information ? Inévitablement, nous sommes conduits
à imaginer les raisons de cette ingestion mortelle. Est-ce
une erreur de classement dans le "monde propre" du dauphin entre ce qui
est comestible et ce qui ne l'est pas? ce qui est mortel ? En ce cas,
il n'est pas besoin d'erreur de perception pour "expliquer" son
comportement. On peut imaginer que le dauphin avale, par jeu, des sacs
en plastique, parfaitement perçus comme tels, mais en ignorant
les conséquences à terme de cette ingestion. Il y a alors
erreur d'information à un niveau plus profond que celui de la
"simple" perception, à celui du "savoir". On peut aussi
imaginer, de manière totalement anthropomorphe et en retrouvant
après un détour explicatif les titres des journaux
à sensations, que le dauphin perçoive parfaitement, et la
nature, et les effets de son ingestion, mais qu'il ait
décidé, excédé par la pollution de la mer,
de se suicider. Comment trancher? Qui peut répondre vraiment aux
questions : que veut, que perçoit, que sait un dauphin ? Il
faudrait non seulement que les dauphins sachent parler, mais surtout
qu'ils puissent nous parler. En attendant, nous en sommes
réduits à accepter la version la moins
invraisemblable, à nos yeux, de toutes les
interprétations, compatibles avec le niveau explicatif, qui nous
permettent de comprendre ce qui s'est passé (il n'est pas vrai
de dire que toutes les interprétations sont possibles ou que
nous créons librement la réalité).
Retour
aux humains
Que veut, que perçoit, que sait, que veut percevoir, que veut
savoir un homme ? Ce sont, peut-être, parmi d'autres,
les questions qu'ont à se poser ceux qui ont pour profession
d'aménager, pour les autres, des systèmes d'information ?
Il m'a semblé, lors du colloque précité, soit que
lesdits professionnels ne se les posaient pas, soit qu'ils se les
posaient d'une manière confuse et douloureuse pour eux. Ce
malaise a surtout été perceptible au moment où
était débattue la question de l'enseignement d'une telle
matière. Il était frappant d'entendre, notamment, des
enseignants primitivement formés aux sciences de
l'ingénieur, à l'informatique principalement, annoncer
leur difficulté à cerner le contenu de la
discipline système d'information qu'on leur demandait
maintenant d'enseigner, voire leur doute sur sa consistance et sur son
existence. On put entendre des propos opposant les "sciences
dures et les sciences molles", cette opposition étant
elle-même assimilée à une opposition entre le
formalisable et le non-formalisable, puis entre le
mathématisable et le non-mathématisable, et,
peut-être finalement pour certains, entre le sérieux et le
non-sérieux. En sens inverse, on put entendre que "jamais
l'Homme ne se mettrait en équation" et qu'il n'était
précisément pas sérieux de confier l'enseignement
de cette discipline à des gens qui manquaient de culture en
"sciences humaines" ou d'expérience du "terrain". La demande
réconciliatrice d'un retour de l'enseignement des
"Humanités" dans les écoles d'ingénieur, retour
déjà effectif dans certaines d'entre-elles (Ecole
Centrale, par exemple), fut pratiquement unanime. Je crois que ce
retour ou cette introduction est, en soi, une bonne chose. Je ne suis
pas sûr qu'il permette, en juxtaposant un enseignement humaniste
et un enseignement scientifique (ou technique, au sens où le
sont aussi, parmi les disciplines de gestion, la comptabilité ou
l'analyse financière par exemple), de résoudre la
situation de "crise" dans laquelle, si l'on en croit les propos
entendus, se trouve la discipline système d'information.
Mon hypothèse est que le malaise ressenti est
lié d'une manière très profonde à une sorte
de quiproquo sur la définition et sur la "nature" de
l'information. Il est remarquable de constater qu'à aucun
moment, lors du colloque, il ne fut question de chercher à
définir ce que l'on entendait par
information (nous ne parlerons pas du mot
système). Peut-être n'était-ce pas le lieu,
peut-être est-ce évident, peut-être est-ce trop
difficile ? Ce qui m'apparaît certain, c'est que les
informaticiens et les spécialistes des
télécommunications pensent savoir de quoi ils parlent :
l'information est transmise, elle est discrétisée, elle
est restaurée, elle est compressée, elle est
codée, elle est cryptée, elle est quantifiée, etc.
Est-elle définie ? Non, elle était déjà
là, implicitement ou explicitement donnée. Peut-elle
être définie dans le monde de l'explication qui est celui
de ces scientifiques ? Je ne le crois pas. La virtuosité
incontestable du traitement du support de l'information obscurcit la
question de sa définition, rend incongrue la question
elle-même. Il me semble pourtant que la définition, si
définition il y a, se situe du côté
compréhensif, que l'on ne peut pas éviter la question :
information pour qui ? Pour le dauphin ? pour la bactérie ? pour
l'homme ? pour l'informaticien ? pour le comptable ? pour le
géographe ? pour la cartomancienne ? pour soi ? pour les autres
? pour soi et les autres ? Si cette hypothèse est juste, on voit
que ni les informaticiens, ni les spécialistes des
télécommunications ne sont préparés
à cette attitude compréhensive, qu'ils l'ignorent. Il
leur est demandé, sans qu'ils le sachent, de quitter leur
domaine où ils excellaient, celui de l'explication, pour celui,
obscur, confus, invérifiable, de l'interprétation, de la
compréhension des autres et, singulièrement, de leurs
langues. Il y a de quoi être
désespéré.
Information ou
perturbation ?
Une information
effective, écrit Cornélius Castoriadis,
est toujours une présentation -donc
toujours une mise en image, et une image ne peut jamais
être un atome, mais toujours déjà aussi mise en
relation : elle comporte, indissociablement, des
"éléments" (en nombre du reste indéterminé)
et leur mode de coappartenance.
Peut-être est-ce d'une telle définition
de l'information, ou d'une définition voisine, telle que l'on
pourrait la trouver chez Francisco Varela ou chez Heinz von
Förster, qu'il nous faut partir pour tenter de qualifier plus
précisément le malaise que nous croyons percevoir.
Visiblement, cette définition récuse l'idée
d'information comme simple juxtaposition ou séquencement
d'éléments plus ou moins probables, pour affirmer,
implicitement ici, celle d'une construction de l'information, si
"élémentaire" soit-elle, comme système
(éléments et mode de coappartenance) par un
récepteur qui a cette capacité. Selon cette conception,
les informations ne sont ni données, ni à cueillir,
ni à recueillir, mais à construire par et pour un sujet.
Si l'on poursuit cette idée jusqu'à son terme, il devient
impossible de parler de transmission de l'information et pourtant
quelque chose se transmet que l'on appelle de l'information
! Cette impossibilité paraît paradoxale voire insoutenable
pour tout lecteur ou auditeur qui reçoit de l'information.
L'observation la plus banale semble réfuter la définition
ici donnée. Le maintien, non paradoxal, d'une telle conception
me semble cependant, non seulement possible, mais aussi
extrêmement pertinent et fécond, si l'on considère
que ce qui se transmet n'est pas information mais perturbation
potentielle d'un système (modification de ses
éléments et/ou de leur mode de coappartenance), celui du
récepteur. L'information n'est que l'effet de cette
perturbation, dans le cas où celle-ci atteint le système
récepteur, et c'est par abus de langage ou synecdoque que
l'on parle généralement d'information quand il faudrait
dire perturbation. Et si cette synecdoque fonctionne à l'insu de
tous, c'est, le plus souvent, que la perturbation est émise de
manière intentionnelle, contrôlée
(différemment, selon que le récepteur est présent
ou non, qu'il s'agit d'oral ou d'écrit, qu'il y a interlocution
ou non), comme trace externe de ce qui est in-formation
pour un sujet, comme message, à destination d'autrui qui, est-il
supposé, construira cette perturbation comme information et
peut-être, si la virtuosité perturbatrice du sujet
émetteur est suffisante, si sa compréhension de l'autre
le lui permet, comme même information.
Qu'il faille une telle virtuosité
apparaît avec évidence dans le travail de traduction ou
d'interprétation, où la langue de départ (celle du
scripteur ou du locuteur) transmet au destinataire, qui ne la comprend
pas, une perturbation à partir de laquelle il ne peut que
"
construire ceci est
incompréhensible pour moi" (
c'est du
chinois) et où, par le truchement d'une transformation
incroyablement complexe (très loin du simple transcodage via un
dictionnaire des significations) de la perturbation initiale, le
traducteur ou l'interprète réussit, en écrivant ou
en parlant la langue du destinataire (la langue d'arrivée),
à le placer en situation de construction d'une information
supposée équivalente à celle de l'auteur. Sa
position réflexive de bi-récepteur lui permet,
semble-t-il, de juger, par comparaison interne, en accord avec ses
pairs parfois, de cette équivalence. Ce qui peut frapper
dans ce travail de traduction, soit à partir d'une
expérience personnelle vécue, soit, avec plus
d'autorité, au travers de ce peuvent en dire les praticiens
reconnus de l'interprétation ou de la traduction qui
théorisent leur activité, les traductologues, c'est que
ce travail est une lutte contre l'attraction qu'exerce la langue de
départ sur la langue d'arrivée. Jean-René
Ladmiral, pour ce qui est de la traduction de textes, qualifie de
sourciers ceux des traducteurs qui succombent à cette
attraction, préférant quant à lui s'en
détacher en cibliste . On retrouve cette même
difficulté, amplifiée par les contraintes temporelles,
chez les interprètes, pour lesquels le vouloir dire de l'orateur
constitue l'invariant à transmettre. Dans les deux cas, ce qui
est recherché c'est une équivalence interne entre
l'information construite pour et par le sujet source, et celle
construite pour et par le sujet cible. Cette équivalence interne
peut n'avoir aucune visibilité externe : ce n'est pas tous les
jours que l'on a à traduire, par simple transcodage,
my tailor is rich par
mein Schneider ist reich.
Jean-René Ladmiral montre admirablement, au travers d'un
exemple, que parmi toutes les traductions possibles (une vingtaine
recensées) d'un auteur comme Lewis Carroll en français,
les versions ciblistes sont sans aucun doute supérieures aux
autres. Ainsi, le titre du chapitre VII d'Alice aux pays des
merveilles,
A mad tea-party,
est-il subtilement mieux rendu par
Un
thé fou, version cibliste créée en
français possible (sur le mode d'un
goû-ter fou !) que par
Une folle partie de thé,
version sourcière, admissible, mais en anglais francisé
(où partie emprunte la signification anglaise de party).
Inadmissible est, par contre, la version ultra-cibliste de ce
même titre,
Le loir, le
lièvre et le chapelier, qui évoque
irrésistiblement au lecteur une impossible adaptation de Lewis
Carroll par Jean de la Fontaine. En s'éloignant, de
manière contrôlée et si nécessaire, d'une
équivalence externe trop tentante (et très
fréquente dans les mauvaises traductions
anglais-français, celles des connaisseurs approximatifs ou
exclusivement grammaticalistes des deux langues), le traducteur se
rapproche d'une équivalence interne. Le plus souvent, cette
équivalence interne n'est visible ou ne sonne que pour le
traducteur ou l'interprète lui-même, le seul à
posséder, de manière intime, cette information sous ses
deux formes (ou davantage) et à pouvoir juger de leur
équivalence dans deux systèmes de réception
différents, par accès, hors langue (après
déverbalisation, dit Danica Seleskovitch), au sens, au
même sens.
Le malaise du
récepteur
La masse des textes ou des images, y compris les
tableaux chiffrés ou les graphiques, qui circulent à
l'intérieur des sociétés ou au sein des collectifs
institués du monde développé, des entreprises
notamment, s'enfle tous les jours un peu plus, en fonction directe de
l'accroissement des possiblités techniques de leurs production,
duplication et transmission. C'est un lieu commun. Peut-on, pour
autant, dire que chaque individu se situe sur un noeud d'un immense et
multiple réseau d'informations ? Rien n'est moins
sûr. Je suggère, en me référant à ce
qui précède, que, d'une part, cette présentation,
largement partagée, de la réalité est
partiellement erronée et que, d'autre part, la
méconnaissance de cette erreur crée un
trouble chez ceux qui en sont victimes. Une présentation
correcte me semblerait être : chaque individu est
situé sur un noeud d'un immense et multiple réseau de
perturbations. Et c'est en croyant recevoir de l'information que nous
la construisons, à partir de perturbations externes et internes
(par auto-perturbation ou réflexivité). Parfois, cette
construction nous apparaît comme simple réception d'un
état stable et cohérent du monde : dans la mer, il
y a des dauphins, des calmars et des sacs en plastique. Parfois cette
construction n'est que la reconstruction d'une information
équivalente à celle d'autrui que nous comprenons et
auquel nous imputons ce qu'elle pourrait avoir d'éventuellement
incohérent. Nous disons alors, sans trouble, qu'une information
nous a été transmise. Le trouble naît lorsque, pour
nous, cette construction ou cette reconstruction aboutit, soit à
un conflit logique interne, à une crise où A et non-A
coexistent, soit à un classement de cette information dans
l'incompréhensible.
Nous connaissons tous ces situations de crise, assez
proches de celles que vivent, dans l'inconscience totale (là est
la différence), ces dauphins pour lesquels existerait, selon une
des interprétations possibles précédemment
évoquées, une classe indistincte des
calmars-sacs-en-plastique, à la fois comestibles et
mortels. Ce conflit logique me semble récurrent dans le
monde monétarisé dans lequel nous baignons,
où, par exemple, la stabilisation du franc est à la fois
une bonne et une mauvaise chose, où il serait nécessaire
que le dollar monte et baisse, où British Telecom qui a de
meilleurs résultats financiers que France Télécom
licencie quand France Télécom ne le fait pas, où,
d'excellent, un bilan d'entreprise peut passer, dans l'instant,
à exécrable, etc.. D'une manière
générale, tous les messages libellés en monnaie
sont susceptibles d'une interprétation ambivalente liée
au fait que l'unité monétaire est une pseudo-unité
et que les mesures établies à partir d'elle sont de
pseudo-mesures. Or, quels sont, par exemple, les récepteurs qui
réellement et constamment construisent leurs informations en
terme monétaire en s'interrogeant sur la validité de
l'opération d'addition qui a conduit à tel nombre ? Qui
"voit" zéro (0) ou mille (1000) quand il lit cent (100) ?
Pourtant, c'est parfois ce qu'il fallait voir et souvent,
lorsqu'on le sait, il est trop tard ! Telle créance
disparaît avec la faillite du débiteur, tel
équipement ou procédé de fabrication est
anéanti par le progrès technique, tel savoir-faire
essentiel, nulle part comptabilisé comme immobilisation,
constitue pourtant le vrai patrimoine de l'entreprise, etc. Tout se
passe souvent comme si ce qui pesait 5 kg la veille, ne pesait plus
rien (ou 1 tonne) le lendemain ! Choisir de classer dans
l'incompréhensible l'information contradictoire peut aussi
être une manière de résoudre la crise; en la fuyant.
Le classement dans l'incompréhensible ou dans le peu
compréhensible est aussi ce à quoi peut nous contraindre
la cacographie constitutive d'une partie de ce que nous recevons.
Cette cacographie n'est pas tant dûe à une
prolifération de textes ou d'images qu'aux règles de leur
production. Comment, en effet, classer une information construite
à partir de ce qui n'est ni message d'un autre sujet, ni
réception d'un état du monde, mais, dès l'origine,
composition sans compréhension de textes ou d'images
? Certaines "synthèses" (rapports d'activité, par
exemple) manuelles (humaines) nous offrent déjà, à
une échelle artisanale, de tels exemples, où le "collage"
invisible (grâce au traitement de textes) de lambeaux de textes
d'auteurs, à la multiplicité elle-même invisible,
laisse, au mieux, le lecteur perplexe. Les progrès
annoncés dans ces domaines (établissement automatique de
liens dans un hypertexte) nous promettent une industrialisation de ces
leurres dont les effets perturbateurs, non contrôlés par
un sujet, pourraient être redoutables.
Une
voie à explorer ?
Mettre le sujet-cible en situation de construction d'une information
qui corresponde à un état du monde ou de reconstruction
d'une information détenue par un sujet-source me paraît
être ce que l'on peut attendre d'un système
d'information. Je ne crois pas que le recours à
l'informatique ou aux télécommunications fournisse
spontanément les conditions de cette mise en situation. Ce qu'un
recours massif à ces techniques peut engendrer de manière
certaine, c'est, par contre, la production automatique d'un flux de
perturbations pour des récepteurs qui, vaille que vaille, les
transformeront toujours en informations, quitte à classer ces
informations dans l'incompréhensible. L'automatisme est du
côté de la perturbation du système
récepteur, il n'est pas (encore) du côté de
l'in-formation elle-même. La très grande proximité
du malaise qui peut nous envahir à la lecture d'une mauvaise
traduction (celle dont la machine est actuellement parfois capable) ou
à celle de certains produits du "système
d'informations" me semble aller au-delà de la
coïncidence. Le travail du traducteur, dans son passage
réussi d'une langue à l'autre, peut nous fournir
l'indication d'une voie à explorer. Comme seraient à
explorer, en se situant du côté de l'interprète,
les vertus informatives de l'interlocution, étouffée sous
la production et la reproduction de textes et d'images. Tenter de mieux
comprendre les autres, en considérant que leurs langues sont
variées, qu'il existe à l'intérieur de
l'entreprise des "tribus" qui ont leurs idiomes et leurs cultures,
(comptables, informaticiens, commerciaux, etc.), pour les aider
à s'aménager un système d'information, c'est
peut-être ce que nous pouvons faire. Ce que nous ne pouvons et ne
devons pas faire, c'est leur fournir l'illusion d'un état stable
ou prévisible du monde s'il n'existe pour personne, pour aucun
sujet.
Pierre
Dumesnil,
Institut National des Télécommunications, Evry.
1er
Colloque A.I.M. des 21-22 mai 1992 .
H.E.C., Jouy -en-Josas.
Sources bibliographiques commentées.
Pour éviter d'alourdir mon texte, j'ai
volontairement évité les renvois aux auteurs dont
la lecture m'a permis d'y voir, peut-être, un peu plus clair ou,
du moins, de poser quelques questions.
Max WEBER est bien sûr l'auteur qui a mis en
lumière, mais non inventé, la distinction entre
explication et compréhension. Il est très difficile
actuellement de se procurer certains ouvrages essentiels de son oeuvre,
notamment Economie et Société (Wirtschaft und
Gesellschaft. Grundriss der verstehenden Soziologie. 1921), dont, de
manière inexplicable, seule la première partie est parue
en français (Plon 71, épuisé, non
réédité). De manière indirecte, on pourra
lire avec profit l'ouvrage que lui a consacré Philippe RAYNAUD :
Max WEBER et les dilemmes de la raison moderne. (PUF, 87). [
cette remarque valait en 1992. Les choses
se sont un peu améliorées depuis lors. Cependant, le
projet en cours de la "Max Weber-Gesamtausgabe" de l'éditeur
Mohr Siebeck montre que ce très grand et savant auteur est
peut-être plus souvent cité que lu ; même dans sa
propre langue.]
Francisco VARELA est l'auteur, parmi les plus
intéressants, me semble-t-il, qui traite de la question de
l'information du point de vue biologique. Il est l'initiateur de la
très significative graphie in-formation que j'ai reprise.Voir
notamment : Autonomie et connaissance. Essai sur le vivant. (traduit de
l'américain par Paul Bourgine et Paul Dumouchel, SEUIL, 89).
Heinz von FÖRSTER, qui a accueilli VARELA au
Biological Computer Laboratory dont il était le directeur, se
situe manifestement dans le même courant que lui. Ainsi, à
Guitta PESSIS-PASTERNAK qui l'interroge, répond-il :
"...l'information n'attend pas, passivement,
d'être ramassée ; même un journal ne contient,
à la rigueur, aucune information, puisqu'il pourrait être
écrit en chinois ou servir à construire des
modèles réduits en papier, et non pas être lu.
L'information ne devient telle que lorsque vous pouvez agir sur elle.
Autrement dit, aucune information n'est extérieure, elle ne se
trouve qu'en nous-même."
Faut-il brûler Descartes ? p 207.(La
Découverte ,1991.)
Pour une vue particulièrement ample et
vigoureuse de toutes ces questions, philosophiquement et
scientifiquement parfaitement informée, on pourra lire les
articles de Cornélius CASTORIADIS réunis sous le
titre : Le monde morcelé. Les carrefours du labyrinthe III.
(SEUIL, 90); notamment, sur la question de l'information, celui
intitulé : L'état du sujet aujourd'hui et sur Max
WEBER : Individu, société, rationalité, histoire.
La lecture de cet auteur est, à mon avis,
essentielle. C'est un euphémisme d'écrire que cet article
lui doit beaucoup, même si, bien sûr, il n'engage que moi.
Sur la traduction, j'ai surtout utilisé les
écrits du praticien (traducteur, notamment, de "l'Ecole de
Francfort".) et théoricien Jean-René LADMIRAL, en
particulier :
Traduire : théorèmes pour la
traduction. (Payot ,1979)
Sa préface et sa contribution, Sourciers et
ciblistes, au n° 12 de la Revue d'esthétique. (Privat, 1986)
Sur la traduction et l'interprétation,
les travaux de l'ESIT, en particulier ceux de Danica SELESKOVITCH
(fondateur de la théorie interprétative de la traduction)
m'ont largement influencé. Notamment :
Interpréter pour traduire. Danica
SELESKOVITCH et Marianne LEDERER. Publications de la Sorbonne. (Didier
érudition , 1986)
Etudes traductologiques. En hommage à Danica
SELESKOVITCH. Lettres Modernes, (Minard ,1990).
ÉCONOMIE
DE LA LANGUE
ET
LANGAGE DE L'ÉCONOMIE
Pierre
DUMESNIL
publié dans La revue internationale de systémique, vol.
9, n° 5, 1995 *, pp 443 à 459,
© Afcet Gauthier-Villars
(* parution réelle août 1996)
Introduction
Il en est peut-être des mots comme des habits, leur
absence
signifie parfois davantage que leur présence. Ecrire un texte
d’où serait absent le mot “système”, c’est, pour
certains, aller à un conseil d’administration sans cravate;
autant dire, nu. Quel économiste sérieux s’y risquerait ?
Or, on le sait, le mot seul ne livre pas un sens, tout au plus
pourra-t-on lui trouver dans le dictionnaire une “entrée”
définissant ses significations usuelles. Déjà, la
grammaire ou la syntaxe encadrent partiellement le possible, mais ce
n’est que replongé dans un contexte (indéfiniment
dilatable jusqu’à comprendre l’ensemble de la culture d’une
société donnée) et sous sa contrainte, que le mot
semble doté d’une signification unique, éventuellement
inconnue du dictionnaire, convergeant, par ajustement
réciproque, vers un sens compatible avec celui du “co-texte”
(phrase, paragraphe, article, roman, etc.) qu’il contribue à
construire. Cette construction dynamique fait précisément
fonctionner la langue comme système. Elle suppose l’existence
d’un acteur (scripteur, locuteur, auditeur, lecteur) apte à
ré-unir des éléments disjoints (des
mots*, des
phrases) en vue d’une cohérence qui vaille pour les parties et
pour le tout, qui est celle du sens. Lorsque cette aptitude est perdue,
ne reste qu’une liste d’éléments épars, discrets,
dotés de propriétés distinctives stables aux yeux
d’un observateur objectif, extérieur à la langue. Lorsque
le lecteur ou l’auditeur devient observateur, ce qui est objectivement
séparé ne peut plus être subjectivement
réuni, sauf à construire, éventuellement, à
l’écart du sens initialement visé par le scripteur ou le
locuteur, une unité seconde, esthétique, par exemple;
celle des hiéroglyphes avant ou sans Champollion.
Relativement à l’économie, plusieurs questions se
posent :
- dans quel système l’économie, comme discipline
productrice de textes, fait-elle fonctionner le mot “système” ?
quel sens lui attribue-t-elle ?
- en quel sens l’économie comme “réalité”
fonctionne-t-elle comme un système ? est-ce dans le sens de la
langue comme système ?
Autrement dit : la réalité de l'économie
(politique) a-t-elle à voir avec celle de la langue, avec
son “économie” ? sont-elles, l'une et l'autre,
l'économie et la langue, organisées et organisables,
représentables et représentées, comme
système selon une même acception du mot ?
La masse des textes à examiner pour en décider est telle
qu’il serait fastidieux et hors de notre portée de viser
l’exhaustivité. Notre examen aura donc plutôt l’allure
d’un sondage très exploratoire dans une littérature que
nous pensons représentative et de qualité. D’autre part,
parler de la “réalité” de l’économie est
téméraire dans la mesure même où cette
réalité est très largement calculée et non
observable en tant que telle. Et que dire de la réalité
de la langue ?
Le “système” dans la
littérature économique; un
usage polysémique
Ce qui peut frapper, c’est la coexistence, dans un même texte,
d’une utilisation savante du mot “système” et d’une utilisation
plus commune, où “système” joue le rôle d'un mot
“joker”, nommant ce que l'on ne sait ou ne veut trop
précisément nommer, même chez les
spécialistes du domaine. Ainsi, explorant les relations
entre “systémique et économie”, Bernard Walliser
écrit-il :
“
Marx perçoit plus
précisément le système
économique comme une structure hiérarchique
d’entités, qui entretiennent des rapports simultanés
d’unité et de lutte, et déterminent dynamiquement des
régimes économiques successifs entrecoupés par des
crises. Schumpeter attribue plutôt un rôle moteur dans
l’évolution économique à l’esprit
managérial des entrepreneurs, qui injectent dans le
système des innovations tant technologiques
qu’organisationnelles” [
WALLISER, 1988]
Nous voyons bien ici que le remplacement du mot “système” par un
autre dans sa première occurrence peut sembler délicat
car il est suivi d’une quasi-définition d’une signification
possible, très technique, alors qu’en revanche, dans sa
deuxième occurrence, le remplacer par le mot “entreprise” ou par
l’expression “processus de production” ne nous semble aucunement
affaiblir le sens de la phrase.
Pour Walliser, sans être tout à fait un mot “joker” (comme
“truc” ou “machin”), le “système” dans lequel l'entrepreneur
“schumpeterien” injecte de l'innovation n'a pas la précision de
cette “structure hiérarchique d’entités, qui
entretiennent des rapports simultanés d’unité et de
lutte, et déterminent dynamiquement des régimes
économiques successifs entrecoupés par des crises”,
caractéristique, selon lui, du système économique
de Marx. Mais, dans le même temps, nous savons aussi que
l’expression “système économique” n’est pas de Marx
lui-même qui lui préférait celle de
“mode de
production”* . Les crises dont parle Walliser
sont
précisément celles qui scandent le passage d’un “mode de
production” à un autre, celles qui, par exemple,
accompagnent le mode de production féodal ou corporatif dans les
convulsions d’une mort d’où naissent le mode de production
capitaliste et la bourgeoisie moderne, révolutionnaire, car
destructrice de l’ordre et des ordres anciens. Walliser aurait-il
trouvé un mot plus juste pour désigner ce que Marx
nommait différemment ? Peut-être, mais n’est-ce pas en en
faisant un usage anachronique ? La signification de “système”
dont use Walliser était-elle disponible pour Marx et
aurait-il voulu user de celle dont il disposait ? Avec toute la
prudence qu’il convient d’avoir dans l’exercice périlleux de
l’
enthymème **, nous pensons pouvoir répondre
deux
fois par la négative.
En effet, nous savons Marx grand lecteur et admirateur d’Aristote, “ce
géant de la pensée”, nous connaissons son ambition
scientifique, mais, simultanément, nous ne pouvons nous
empêcher de lire son oeuvre comme une immense et géniale
fresque tragique, la classant ainsi implicitement aussi du
côté de la littérature et de la narration.
Or, précisément, la tragédie, pour Aristote, nous
rappelle Paul Ricoeur, se définit comme système :
“
Il est remarquable
qu’Aristote, à qui nous devons la
définition de la tragédie comme imitation d’actions,
entend par action un assemblage (sustasis, sunthéis)
d’incidents, de faits, d’une nature telle qu’ils puissent se plier
à la configuration narrative. Il précise : “Le plus
important de ces éléments (de la tragédie) est
l’agencement des faits en système. En effet la tragédie
est représentation (mimèsis) non d’hommes mais d’action,
de vie (bion) et de bonheur (le malheur aussi réside dans
l’action) et le but visé (télos) est une action (praxis
tis), non une qualité (ou poiotès); or, c’est
d’après leur caractère que les hommes ont telle ou telle
qualité, mais d’après leurs actions qu’ils sont heureux
ou l’inverse.” [
RICOEUR]
Mais, il ne nous semble pas, d’une part, que Walliser entende
“système économique” comme “tragédie
économique”, ni, d’autre part, que Marx eût
souhaité, en usant de cette expression et se souvenant
peut-être d'Aristote, guider trop explicitement son lecteur dans
cette direction de la représentation littéraire, lorsque
son ambition était d’être “scientifique”, comme on peut
l’être en physique. Nous nous trouvons ici dans une situation
particulièrement complexe, mais, croyons-nous, très
illustrative des rapports entre : “système”, “économie”
et “langue”.
L’exploration des rapports entre “système” et “économie”
à laquelle procède Walliser, au-delà du seul
passage ci-dessus, montre, selon notre interprétation, que
la signification que retiennent les économistes du mot
“système” s’éloigne de celle dont use, dans le texte
cité, Aristote, fortement liée au pouvoir narratif de la
langue, pour se rapprocher de la conception, en un certain sens
affadie, d’une modélisation logico-mathématique où
la langue ne subsiste qu’à l’état de reste. Soit, elle
accompagne la formalisation pour les mêmes raisons (profondes)
qui veulent que les livres de mathématiques sont encore et
seront toujours écrits en français, en allemand, en
anglais, etc., soit, elle supplée, provisoirement, à
l’insuffisance* du formalisme disponible. Son pouvoir narratif est
exclu de la vraie science, de la science des systèmes, de la
“systémique”.
Le système et la liste
L’une des occurrences, parmi les plus fréquentes
peut-être, de la signification du mot “système” dans la
littérature économique est celle, mathématique
précisément, d’un système d’équations
simultanées. Que l’on pense au “système de Walras”
ou au “système de Léontief”, l'interdépendance des
éléments de tels systèmes est identifiée
à celle qu'impose une “syntaxe” particulière, celle de
l'algèbre linéaire, celle du calcul matriciel. Par
exemple, l'utilisation de la matrice [ A ] des “coefficients
techniques”, tels que Léontief les définit, pourra
permettre, à partir d'un vecteur d'emplois finals
anticipés Y* de calculer le vecteur de production X
nécessaire pour satisfaire, à la fois, les emplois finals
Y et la consommation intermédiaire CI. Si [ A ],
définie à partir d'une tautologie comptable
passée, reste stable, on aura alors : Y* = Y. C'est ainsi
que dans tout manuel d'économie, traitant de la
comptabilité nationale, on trouve, à la suite des
développements sur le T.E.S. (ou le T.E.I.) et après
l'évocation du travail pionnier de Léontief,
l'égalité suivante: X = [ I - A ]
-1 Y. En quel sens peut-on ici parler de systèmes ?
Peut-être, pourrait-on représenter le
schéma d'ensemble sous la forme suivante :
Ce qui fait système dans ce schéma, c'est le processus de
production. Eventuellement, la production du bien Xi nécessite
la consommation intermédiaire de toute la gamme des biens, X
= (X1,..., Xi,....,Xn ), et donc la mise en branle de l'ensemble
des branches, figuré par le carré grisé du
schéma. La valeur de chaque élément de la liste de
sortie est définie, par le calcul, comme combinaison
linéaire des valeurs de tous les autres éléments
de la liste d'entrée. D'un point de vue anticipé, celui
du calcul, une liste Y* (un vecteur) induit la production
nécessaire d'une autre liste X (un vecteur); du point de
vue temporel réel, qui est celui de l'observateur externe, la
production de Y a nécessité celle,
préalable, de
X, avec X > Y. Y n'est qu'un résidu, mais c'est lui qui nous
intéresse comme surplus du processus partiellement autophage de
la production, notamment pour sa part consommée par les
“ménages”. Ici s'arrête, nous semble-t-il,
dans ce type de modélisation, la référence de
l'économiste à la notion de système. La
consommation apparaît, elle, comme liste résiduelle
d'éléments (vecteur) disjoints, destinés à
disparaître, telles des bûches de bois dans un feu, dans ce
que Georges Bataille nommait, avec un apparent à-propos, une
“consumation”. Nous y reviendrons.
Production ou fabrication ?
Cependant, même dans la représentation du
“système
de production”, la réunion des éléments disjoints
est une réunion de type comptable, additive, qui ne dit rien sur
le processus de fabrication lui-même. Autrement dit et de
manière simple, si nous savons, en lisant les livres de comptes
du pâtissier quelle est la composition, en francs ou en grammes,
d'une tarte aux pommes, somme de
a
de farine, de
b de sucre, de
g de
beurre, de
d de pommes, etc.,
nous ne savons presque rien de sa
recette. Or, la définition des opérations à
accomplir (humidification de la farine, pétrissage et
étalement de la pâte, découpe et disposition des
pommes, cuisson, etc.), leur ordre, leur durée sont
évidemment à prendre en compte, sauf à se
contenter de définir la tarte comme mélange en vrac de
farine, de sucre, de pommes etc. Cette dernière
définition serait suffisante si à l'opération
arithmétique d'addition des valeurs attribuées à
chacun des ingrédients correspondait une opération
physique d'adjonction dans la fabrication ; mais nous savons qu'il n'en
est rien. Une recette ne se réduit pas à une
pesée des ingrédients, qui n'en constitue qu'une partie
nécessaire mais non suffisante, annoncée dans
l'en-tête du texte. Très généralement, ce
que décrit le corps du texte, partiellement mais suffisamment
pour la compréhension d'un lecteur et d'un acteur humain, c'est
un processus de destruction contrôlée de l'état des
ingrédients initialement pesés ou comptés et de
création d'une unité chimiquement et physiquement autre.
Cette unité, sauf pour la masse (air compris et hors
évaporation), n'est pas un composé additif des
ingrédients. Ceci vaut déjà, comme dans la plupart
des réactions chimiques, pour le volume, qui n'est certainement
pas égal à la somme des volumes des ingrédients
“d'entrée” . Or, lorsque le comptable ou, à sa suite,
l'économiste déclarent que le processus de production
dégage un surplus, crée une valeur ajoutée nette,
voire de la “richesse”, c'est précisément en faisant
l'impasse sur la redoutable difficulté qu'il y a (aurait)
à devoir décrire
formellement * la fabrication. Ne reste
alors que l'écriture d'une différence numérique
entre les entrées et les sorties, nécessairement
exprimée en termes monétaires :
valeur ajoutée nette = (prix de vente de la tarte)
- (coûts des ingrédients + amortissement
“économique”).
Nous suggérons que cet évitement descriptif de la
fabrication, qui équivaut dans notre exemple à ignorer le
texte de la recette, n'est nullement anodin. Pour qui veut construire
un formalisme logico-mathématique, cet évitement est
nécessaire, là où la langue est nécessaire,
au sens strict; ou nécessaire, dans un sens relatif, parce
qu'infiniment plus puissante pour l'action que tout
formalisme*
éventuellement disponible. Remarquons, de plus, que là
où la langue n'est plus nécessaire, lorsqu'elle a
été supplantée par un langage et les hommes par
des automatismes de fabrication, la valeur ajoutée nette est
potentiellement en péril. Nous pourrions dire, ironiquement,
qu'en situation de concurrence, il y a baisse tendancielle du surplus
net en valeur, là où il y a baisse tendancielle
d'utilisation nécessaire de la langue. Mais que peut la
langue que ne peut pas le langage ?
Que peut la langue que ne peut pas le
langage ?
Tout d'abord, il y a quelque paradoxe à parler, comme on
le fait
souvent par un anglicisme paresseux, de langue “naturelle”. Comme on le
sait, le français, comme langue, dispose de deux mots,
“langue” et “langage”, là où l'anglais ne dispose que de
“ language”. Mais au-delà de ce mésusage, déclarer
que le français, l'anglais, le russe, l'allemand, le chinois,
etc. sont ou seraient des “natural languages”, c'est a priori situer
dans la Nature une institution proprement sociale. Ce qui est “naturel”
ou inné, c'est bien plutôt la capacité
éminemment humaine à apprendre une langue quelconque
** et à jouer avec plus ou moins de virtuosité sur
ses propriétés. Or, il nous semble que c'est
précisément de ces propriétés et de cette
virtuosité dont se défient, par souci affiché de
rigueur “scientifique”, les tenants d'une exclusivité du
formalisme logico-mathématique, tel qu'il s'inscrit notamment
dans les différents langages et calculs informatiques. Il est en
particulier communément entendu que la langue ne serait pas
suffisamment précise ou qu'elle serait ambiguë.
Certes, elle peut être équivoque et imprécise, mais
les raisons généralement invoquées pour
l'expliquer reposent, nous semble-t-il, sur une assimilation de la
langue à un langage. En particulier, il n'est nul besoin que
tous les termes, tous les mots, d'un texte soient définis en
exhibant, une à une, toutes leurs propriétés pour
que son lecteur le juge précis et pour qu'il le soit. Autrement
dit, dans son effectivité, la langue ne fonctionne pas comme un
assemblage codifié d'éléments aux
propriétés préalablement fixées, mais comme
un système dont la cohérence est testée à
la fois de manière interne (cohésion) et de
manière externe en référence avec un monde,
imaginaire ou réel, jugé possible. Cette
propriété, si elle maniée avec suffisamment de
virtuosité, permet en particulier de s'affranchir des
significations disponibles, des règles grammaticales ou
syntaxiques sans que la construction finale soit privée de sens,
sans qu'elle soit ambiguë et sans qu'elle soit
déclarée “illégale”. Cette “torsion” des
règles et des “valeurs” des éléments à
assembler serait destructrice pour un langage, elle ne l'est pas pour
la langue en raison de son appui sur une expérience
partagée qui comprend l'usage antérieur de ladite langue,
mais aussi l'identité plus générale de notre
condition d'Homme qui est son présupposé permanent.
Concernant l'économie, la production et plus
précisément la fabrication, il nous semble notoire
que les relations entre les acteurs, leur “coordination”, loin
d'être tout entières établies via un langage,
passent massivement par une langue. Si, souvent, cette langue est
“technique”, ce n'est pas pour autant un langage au sens formel du
terme, même dans la communauté des informaticiens. Aux
utilisateurs du langage, la langue reste nécessaire. La question
posée par ce que nous pensons être un constat pourrait
alors être la suivante : comment, par le langage d'un formalisme
quelconque, rendre compte sans lacune grave d'une action qui comprend
l'usage nécessaire de la langue ? n'est-ce pas vouloir traduire
une langue par un langage ? Est-ce toujours possible ?
La résistance de la langue
“Le beau et jeune mannequin aimait la fière et vaillante
sentinelle” exhibe une exception que la langue connaît et que le
langage peut plus ou moins facilement traiter, sans autre
référence que celle d'un dictionnaire, pour produire son
équivalent approximatif : “La belle jeune fille aimait le fier
et vaillant soldat”; rétablissant ainsi la correspondance
habituelle des genres et des sexes et rendant “lisibles” les anaphores
masculines de la sentinelle (“Il lui offrit une bague”) et
féminines du mannequin (“Elle l'épousa”). Plus
difficile serait la transformation en langage de : “Camille Claudel
offrit à Rodin une pomme de terre cuite au four .” A-t-on
affaire au figement “pomme de terre” ou au figement “terre cuite au
four” ? Camille Claudel agit-elle ici en cuisinière ou en
céramiste ? Nous laissons le soin au lecteur de trancher dans le
sens qu'il voudra, mais même s'il reste dans
l'indécision, ses tests de vraisemblance seront d'un autre ordre
que dans le premier cas et réclament d'adjoindre au langage une
“base de connaissances” dont l'organisation, la construction des
proximités, des liens, des impossibilités, etc, sont
d'une redoutable complexité. Impossible, nous semble-t-il,
serait la lecture, comme langage, du texte de la chanson d'Alain
Souchon, “Foule sentimentale”, où l'auteur dit ce qui
jamais ne l'a
été de cette manière en
introduisant des mots aux significations et dans un emploi syntaxique
inédits, non définis a priori, et pourtant parfaitement
compris de ses (très nombreux) auditeurs ou de ses lecteurs;
leur permettant, parce que partageant leur condition d'hommes et de
femmes vivant maintenant en France, de partager le plaisir complice de
l'innovation poétique dans et par la langue :
“...
foules sentimentales
avec soif d'idéal
attirées par les
étoiles, les voiles
que des choses pas commerciales
foule sentimentale
il faut voir comme on nous parle
comme on nous parle
on nous claudia schiffer
on nous paul-loup sulitzer
oh le mal qu'on peut nous faire...”
A des degrés divers, et sans vouloir être exhaustif, les
différents exemples ci-dessus illustrent des obstacles auxquels
se confrontent les automaticiens de la langue. D'un certain point de
vue, vouloir lire, écrire, et traduire une langue de
manière automatique, à l'aide de l'ordinateur, c'est
tenter de la traiter comme langage. Il nous semble, au vu des
résultats que l'on peut connaître, loin de l'emphase
triomphaliste, que la langue résiste bien, et que “les
industries de la langue” en sont encore aux
b
albutiements
* .
Cependant, ces balbutiements eux-mêmes ne sont pas ceux d'enfants
ordinaires et rappellent étrangement les performances des
autistes “savants” qui font preuve d'étonnantes capacités
de mémorisation ou de calcul, mais que trouble tout écart
par rapport à leur domaine habituel d'exercice. Or, dans la vie
la plus quotidienne, sans être poètes, locuteurs et
scripteurs d'un côté, auditeurs et lecteurs de l'autre,
manifestent la capacité à dire et à entendre
l'inouï, à écrire et à lire l'inédit,
non pas comme simple assemblage, combinatoire ou enchaînement de
ce qui déjà avait été dit ou écrit,
mais comme vraie nouveauté ou mieux, comme création, non
logiquement déductible des traces externes antérieures de
la langue. Cette capacité à énoncer et à
communiquer efficacement le nouveau - ou, de manière infiniment
plus rapide que le langage, le non immédiatement
déductible - constitue à nos yeux ce qui rend
inexpugnable la position de la langue. C'est par elle que peut
être transmise, avant toute formalisation, une expérience
et que peut être collectivement affrontée la
nouveauté; c'est après elle et par elle que peut advenir
le langage lorsque, déjà, la nouveauté,
bastion de la langue, est ailleurs. Nous pourrions dire, en restant
dans la métaphore militaire, que la langue se situe aux marches
du langage et nous suggérons que, depuis toujours,
derrière le vieux couple, plus ou moins substituable et
complémentaire dans la production, du travail et du capital, se
tient celui tout aussi vieux de la langue et du langage. Que ce langage
soit inscrit dans des machines, dans des procédés, des
normes ou des gestes formalisés et automatisables *, dans des
circuits intégrés, dans des disques magnétiques ou
optiques, etc. peu importe, mais ce qui ne s'inscrit pas, c'est
la langue elle-même **. Seules peuvent l'être ses traces,
ses ex-pressions, tactiles, visuelles ou sonores, et seuls les hommes,
en raison de leurs capacités cognitives et de leurs
expériences partagées, peuvent se transmettre ce puzzle
extrêmement lacunaire, aux pièces sémantiquement
malléables, pour se former un assemblage complet, stable et
cohérent, un système, leur fournissant une image d'un
monde familier, jamais vu ou fou parfois, mais néanmoins
possible. Sans la langue, sans cette capacité commune à
assembler des fragments épars, incomplets et déformables
pour former une unité stable et sans lacunes -
capacité qui va au-delà de ce peut le seul langage - sans
une présentation partagée du monde, aucune action
collective proprement humaine - au bureau, à l'usine ou
ailleurs - n'est possible. Si l'économiste veut aller
au-delà du langage de la production - largement celui du
système comptable -, s'il veut fournir un modèle ou une
re-présentation de ces actions collectives liées par la
langue qui ne sont pas seulement celles d'automates ou celles
d'abeilles “rationnelles”, il doit en écrire la
“tragédie”, au sens d'Aristote, et il ne peut alors que passer
outre sa conception traditionnelle de la “science”. Mettre en
scène des acteurs humains doués de langue, c'est sans
doute -
horresco referens
- faire de la littérature , mais
peut-être aussi, si la littérature est bonne - et si,
là où le langage surpasse la langue, le formalisme est
bon -, des “sciences” vraiment humaines. Ce qui vaut
pour la mise en scène des actions de production ou de
fabrication, vaut
a fortiori
pour les actions de consommation, mais
conduit, nous semble-t-il, à une remise en cause beaucoup plus
radicale des hypothèses du formalisme hégémonique
dans ce domaine, celui de la théorie néo-classique.
Le consommateur comme lecteur
Le “consommateur rationnel” de la théorie
néo-classique n'existe que par la logique de ses choix. Sans
corps, il est aussi privé de parole. Ni locuteur, ni auditeur,
ni scripteur, ni lecteur, par une méthode connue de lui
seul, il pèse, classe, ordonne et choisit selon
“l'utilité”. Quoi ? Tout, nous dira Gary S. Becker. Admettons
que la position de Becker soit considérée comme excessive
par nombre de ses pairs et que le “consommateur rationnel” se contente
d'ordonner des “paniers de consommation” contenant des marchandises
classiques (et non le cadavre espéré de sa
belle-mère !). La question pour nous demeure, que nous pourrions
formuler ainsi : “l'espace des marchandises” a-t-il la structure d'un
dictionnaire de marchandises-mots ou celle d'un texte ? La
réponse que donne, implicitement, la théorie à
cette question nous semble parfaitement claire. Elle apparaît,
par exemple, dans ce que Gérard Debreu désigne
lui-même comme étant le premier énoncé de sa
“théorie de la valeur” :
“
Le nombre l de marchandises est un
entier positif donné. Une
action a d'un agent est un point de Rl, l'espace des marchandises. Un
système de prix p est un point de Rl. La valeur d'une action a
par rapport à un système de prix p est le produit
intérieur p.a.” *
Points, n-tuples ou vecteurs définis sur Rl, telles
sont les “actions” des agents vues par la théorie. En
particulier, la consommation apparaît ainsi comme une action de
l'agent-consommateur, descriptible comme liste de nombres,
représentant des quantités de marchandises, figurant dans
une nomenclature à l “entrées”. Cette définition
est banale, c'est celle de la statistique en général et
aussi, le formalisme en moins, celle du sens commun. Transposons, pour
en expliciter les implications, cette définition et “l'agent” de
la théorie économique dans le monde de la langue :
“
Le nombre l de mots est un entier positif
donné. Une action a
d'un agent est un point de Rl, l'espace des mots. Un système de
prix p est un point de Rl. La valeur d'une action a par rapport
à un système de prix p est le produit intérieur
p.a.”
Aussi incongru qu'il puisse paraître, Il est néanmoins
possible de donner du sens à un tel énoncé, en
considérant, par exemple, que l'agent qu'il désigne est
un typographe qui assemble des mots (et non des lettres) en les
extrayant d'une casse contenant la totalité des mots et de leurs
flexions possibles - chacun de prix (de longueur)
déterminé(e) - et qui mesure la valeur de son action
à la longueur totale du texte produit. C'est à peu
près selon ce principe que sont (mal)
rémunérés les pigistes ou les traducteurs, mais
à l'évidence, un tel énoncé ne peut
aucunement être interprété comme action
d'écriture, de traduction ou de lecture de texte. Ecrire,
traduire, et lire un texte ce n'est pas adjoindre des mots à des
mots en les cimentant par des “blancs”, mais toujours viser la
construction d'un sens pour et par un sujet humain, pleinement social,
doué de langue(s). Pour le scripteur, le texte est la
trace incomplète de cette action, ce n'est pas l'action
elle-même; pour les lecteurs (dont le scripteur lui-même),
le texte est un déclencheur d'action, ce n'est pas l'action
elle-même. Or, tout nous pousse à penser que le point, le
n-tuple, le vecteur, défini sur “l'espace Rl des marchandises”,
n'est lui aussi que la trace extrêmement lacunaire ou le
déclencheur d'une action et non cette action elle-même.
Comment ne pas être frappé ici en effet de “l'oubli” de la
langue par la théorie économique, par “l'analyse
axiomatique de l'équilibre économique”, qui vise à
expliquer le moment le plus “bavard”, le plus langagier, de
l'activité économique celui de l'ajustement de l'offre
à la demande, celui de la production à la consommation.
Cet oubli est celui de la séquence de l'échange, celui du
commerce qui est, au sens propre, interlocution, écriture
et lecture. Parmi les exemples innombrables de cette présence,
incontestable à nos yeux, de la langue dans le
face-à-face des offreurs et des demandeurs ou des producteurs et
des consommateurs, celui, très condensé, que fournit
l'existence et les usages des catalogues de ventes par correspondance
nous semble particulièrement éclairant. Toutes leurs
pages, toutes leurs rubriques sont des mises en scène, des
“tragédies”, des “représentations d'action, de vie et de
bonheur”. Ce que vise chaque saynète, c'est à faire
construire par le sujet-consommateur une séquence de vie
possible, et les matériaux utilisés pour cette
construction, pour cette mise en système, excèdent
largement l'usage du seul élément i de la liste L dont la
signification elle-même n'est pas donnée a priori, mais
résulte de son adéquation avec le sens
général de la séquence. Que le consommateur soit
dans la langue, le producteur le sait qui, dans le moment du
choix, lui écrit ou lui parle. Que sa lecture ne
coïncide pas avec sa vie, que le ciel ne soit pas toujours aussi
bleu que dans les catalogues, le consommateur le sait aussi, mais ce
qu'il attend et ce qu'il entend c'est la présentation non d'une
liste de marchandises mais, par la langue, d'un énoncé
qui ait localement du sens. Qu'il soit conduit pour le construire
à passer de la liste de la table des “matières” à
la mise en image et en texte du catalogue - qui elle-même ne peut
s'effectuer qu'en excédant l'image ou le texte explicites, voire
qui s'effectue en leur absence - nous convainc que son choix ne
s'opère pas dans l'“espace Rl des marchandises”. Seule s'y
inscrit la trace “objective” de son action ; trace qui, en tant que
telle, ne fait pas système, car hors langue et hors
société; aussi mystérieuse et inerte que des
hiéroglyphes sans lecteur.
Quelques éléments de
conclusion
La querelle entre l'économie “littéraire” et
l'économie “mathématique” est ancienne *. Du point de vue
du pouvoir universitaire, de son acceptabilité par les
comités de lecture, des honneurs divers et de la
révérence, il semble bien que l'économie
littéraire ait perdu la bataille. Lorsque, récemment, une
revue transdisciplinaire
** s'interroge
sur “L'écriture des
sciences de l'homme”, l'économie n'est pas
évoquée. En économie, le langage formel aurait-il
définivement écrasé la langue, ne lui
concédant que les marges de la vulgarisation ou celles de
l'accès au formalisme ? La guerre est-elle perdue ? Cette
querelle ancienne serait-elle une ancienne querelle ? Nous sommes
convaincu du contraire, non pas pour des raisons nostalgiques ou
esthétiques, ou encore pour des raisons opportunistes
liées à on ne sait quelle incapacité à
formaliser, mais pour des raisons de cohérence logique. Si
nous admettons que l'économie relève des “sciences de
l'homme” et si nous admettons que les actions qu'elle
sélectionne utilisent par nécessité la langue des
acteurs comme ressource (pour la fabrication-production comme pour la
consommation), comment pourrions-nous formaliser cette économie
en l'absence d'une formalisation des performances de la langue ? Or, il
nous semble que, pour longtemps encore, le meilleur formalisme de la
langue, c'est la langue elle-même et que, comme imitation ou
modélisation de nos actions langagières, la
littérature, le texte, en constitue la meilleure des
traces.
Inversement, il serait bien sûr inepte de recourir à la
langue pour modéliser (ou mimer) des actions définies ou
définissables par un langage formel, c'est-à-dire, pour
aller vite, de modéliser par la langue le fonctionnement des
machines ou des hommes comme machines.
Il nous semble, en particulier, que certains paradoxes logiques fournis
par “l'économie expérimentale” (qui est en fait, selon
nous, plutôt de la “psychologie expérimentale” visant
à tester localement des hypothèses
micro-économiques) nous montrent que la lecture constitue un
modèle de l'action au-delà de son champ explicite.
Constater, par exemple, que le sujet X classe A avant B s'il ne
connaît que ces deux options, mais B avant A s'il connaît C
peut s'interpréter typiquement comme une lecture et non comme
l'équivalent d'une pesée de A et de B que la
présence de C perturberait.
La lecture des “traces” A et B déclenche une mise en image (A'
et B', si l'on veut) différente de celle que provoque la
coexistence de A, B et C (A'' et B'', si l'on veut). Dire A' > B'
n'est pas contradictoire avec le fait de dire B'' > A'', sauf si
l'on dit A' = A" parce que l'on a A et B' = B" parce que l'on a B.
Aucun lecteur d'aucun texte - aucune interlocution - ne peut
constamment appliquer cette règle sans très vite quitter
la langue. Contexte, mémoire, mémoire comme contexte,
sont coextensifs à toute lecture, à toute
écriture, à toute parole dite ou entendue, à toute
interlocution. Si l'on a “objectivement” A, on a
nécessairement aussi C; état du sujet qui “a”
(voit, possède, donne, achète, vend, etc.) A. Autrement
dit, sauf pour le formalisme qui dans le moment de l'ascèse
théorique restreint la langue à un langage, “on” n'a
jamais A seul. Effets de mémoire et de contexte
caractérisent ce que veut éviter ou annuler
l'expérimentateur ou le théoricien de l'économie
qui, réellement ou idéellement, fait peser, classer,
ordonner et mesurer “l'utilité” de A par le sujet de son
expérimentation. Or, précisément, effets de
mémoire et de contexte caractérisent l'exercice de la
langue et donc les “performances” du sujet de l'expérimentation.
Considérer que l'acteur de l'économie est doué de
langue, qu'il parle, entend, écrit ou lit nous semble, à
la fois, une évidence et une nécessité, mais aussi
riche de promesses, y compris pour le formalisme; à condition
qu'il revise certaines de ses hypothèses premières. Si
l'acteur “rationnel” de la théorie est doué de langue, il
est
ipso facto locuteur,
auditeur, scripteur, lecteur, mais aussi, plus
largement, peintre,
sculpteur *, musicien, danseur, chanteur,
couturier, cinéaste, amateur d'art, etc., “rationnel”. Que
signifie et comment juger de cette “rationalité”, si son action
n'est pas simplement et logiquement (fonctionnellement) reconstructible
à partir de ses “traces objectives” ? Cette reconstruction de
l'action, de la consommation en particulier, est celle d'un
système qui inclut le sujet et sa (ses) langue (s). Cette
reconstruction pourrait-elle être d'une nature qui nie l'action
qu'elle tend à imiter, à représenter, à
modéliser ? Offrir au lecteur, sujet doué de langue, le
texte rigoureux qui lui permette de reconstruire une équivalence
mentale de cette action, de la traduire, d'en tester le
caractère
plausible **,
et non la “rationalité”, le
langage du formalisme, seul, en est radicalement incapable qui ignore
la langue. A nos yeux, la littérature, l'économie
littéraire n'est pas l'ancienne économie, même si
elle est ancienne. Nous la savons actuelle, si elle ne joue pas
à imiter le formalisme, mais vise à représenter et
à élucider autant que possible par l'écriture et
par le récit, avec ses armes qui sont celles de la langue,
l'action d'un sujet ou de sujets, héros d'une “tragédie”
susceptible d'être vécue, racontée ou
anticipée et donc, éventuellement, réels. Alors,
peut-être, l'économie ainsi entendue nous parlera-t-elle,
car parlant de nous; nous mettant en scène et non l'homo
oeconomicus logicus désincarné et
décérébré du formalisme, mais aussi,
simultanément, s'exposera-t-elle au risque de l'invraisemblance
et donc à celui de la réfutation.
Notes
*
Pour le lecteur ou le scripteur,
l'aptitude ici requise est
très différente de celle du typographe qui assemble des
lettres pour former des mots, ce que font, par exemple, aussi les
joueurs de “scrabble” pour lesquels un mot existe s'il figure dans un
dictionnaire de référence et n'existe pas dans le cas
contraire.
texte
*
Bernard Walliser, 1988, “Systémique et
économie”, Revue
internationale de systémique, vol. 2, N° 3.
AFCET-DUNOD.
texte
*
Il semble, si l’on en croit le “glossaire des
idées”
établi par L. Janover (aux éditions de La Pléiade,
Tome II), que le “système” n’apparaisse chez Marx que dans
l’expression “système de relais” qui est un anglicisme et
désigne en bon français un mode
particulier d’organisation du travail : le travail “posté” ;
où les ouvriers se relaient comme les chevaux dans les relais de
poste.
texte
**
“... l’enthymème est (...) un
syllogisme, mais un syllogisme
dialectique, c’est-à-dire fondé sur le probable. On
appelle enthymème le syllogisme de la rhétorique. Il a
pour spécificité, tout en entraînant techniquement
une proposition nouvelle et nécessaire de prémisses
posées, de dépendre de prémisses qui sont le plus
fréquemment reconnues comme probables, mais pas forcément
d’une manière nécessaire.” in Dictionnaire de
rhétorique, Georges Molinié, LGF, Le livre de poche,
Paris, 1992.
texte
*
Paul Ricoeur, “Le soi et l’identité
narrative”, in
Soi-même comme un autre. pp 180-181. Paris, Seuil, 1990. La
citation d’Aristote est tirée de : La Poétique, VI, 1450
a 7, pp 15-19. Paris, Seuil, 1980.
texte
*
Walliser écrit : “ Au plan
syntaxique, les modèles
formels restent dominants, mais les limites de la formalisation
conduisent néanmoins à un dialogue plus nourri entre
propositions d’un modèle et considérations hors
modèles. Les modèles théoriques, enrichis de
concepts plus souples, forment en fait une mosaïque où
chaque unité se contente d’explorer un phénomène
partiel, la cohérence d’ensemble étant alors difficile
à assurer, même littérairement, du fait
d’hypothèses spécifiques souvent discordantes.” art. cit
p 256.
texte
*
On peut dire d'une certaine manière que
c'est à cette
tâche notamment que s'attellent avec courage mais avec des
résultats, semble-t-il, très en deçà des
promesses initiales, les concepteurs de “systèmes experts”.
texte
*
C'est pourquoi, sans doute, pour reprendre
et amplifier ce que nous
avons déjà noté, aucun livre ni aucun enseignant
de mathématiques ou de logique, aussi “formels” soient-ils,
n'évitent les “raccourcis” en français, en anglais, en
allemand, en russe, etc. A vrai dire, sans le secours d'une langue
quelconque rien ne peut commencer, même dans ces disciplines.
texte
**
Nous ne trancherons pas ici le point de
savoir si, en
deçà de la langue, il y a ou non une proto-langue
(“Ursprache”) commune à l'ensemble des hommes sur laquelle se
greffe la variété des langues ou s'il existe un langage
de l'esprit (“mentalais”) antérieur à toute
expérience sociale.
texte
*
Comme bien souvent, “l'emphase
triomphaliste” n'est pas le fait
des spécialistes, mais plutôt celui de l'homme de la rue
et de ceux qui, jouant sur sa méconnaissance pour des raisons
commerciales, lui promettent “monts et merveilles”. Ainsi, sous la
plume cinq fois autorisée de MM. Carré, Dégremont,
Gross, Pierrel et Sabah, la modestie est de rigueur : “Il faut dire que
la pratique de la langue est tellement “naturelle” à l'homme de
la rue qu'il ne perçoit pas à quel point les
connaissances des chercheurs sur le sujet sont réduites. Par
ailleurs, dépassé par les technologies mises en oeuvre
par l'informatique, il ne perçoit pas le profond changement de
niveau de complexité qui existe entre le calcul d'une
trajectoire de fusée et la traduction d'une seule ligne de
texte”, in Langage humain et machine, Presse du CNRS, Paris, 1991, pp
14-15.
texte
*
Bien entendu, si la machine ignore la
langue, l'homme connaît
ou peut apprendre le langage dont il est l'inventeur et c'est bien sur
cette connaissance que jouent tous les procédés de
mécanisation de l'activité humaine, physique ou
cérébrale, utilisant l'homme comme machine programmable.
texte
**
L'utilisation actuelle de l'expression
“capital” ou “investissement
immatériel” nous paraît parfaitement paradoxale. Elle
désigne en fait, le plus souvent, l'inscription du langage dans
du “matériel”. Que ce matériel relève de la
micro-physique et soit inscriptible et reproductible à faibles
coûts et en utilisant de “petites” quantités
d'énergie ne le rend aucunement immatériel. La même
confusion règne, nous semble-t-il, lorsqu'il est dit que
“l'information” présenterait la particularité de pouvoir
être transmise à un récepteur tout en étant
toujours détenue par l'émetteur. En fait, ce qui est
transmis, c'est l'inscription nécessairement physique d'un
message, qui permet, éventuellement, au récepteur de
reconstruire une information identique à celle que
détient l'émetteur. Trivialement, si à partir d'un
moule à tartes, je peux construire un moule de moules à
tartes, je ne dirais en aucun cas que celui qui m'a fourni le moule
à tartes le possède toujours. Ce qu'il peut encore
posséder, c'est d'autres moules à tartes et un moule de
moules à tartes ! Le trouble dans ces questions, nullement
nouvelles, naît de l'extrême sensibilité de nos
organes récepteurs, de la permanence et de la gratuité de
leur possible perturbation ou stimulation : une pluie gratuitement et
toujours renouvelée de photons nous suffit, pourvu que nous
sachions lire (condition nullement triviale - cf., par exemple,
Champollion déjà cité ou la résistance de
la langue étrusque.) pour reconstruire, jusqu'à
l'extinction du soleil, à partir d'un texte ou d'une inscription
quelconque, une information jugée équivalente à
celle que détenait le scripteur.t
exte
*
Théorie de la valeur. Analyse
axiomatique de
l'équilibre économique, Gérard Debreu, Dunod,
Paris, 1966. p 39.
texte
*
Un bon résumé de ce clivage est
présenté
par Walliser et Prou dans “La science économique”, Seuil, Paris,
1988; notamment, pp 74-90.
texte
**
L'écriture des sciences de l'homme, Revue
Communications,
n° 58, EHESS-SEUIL, Paris, 1994.
texte
*
Nous ne pouvons ici éviter
d'évoquer le rôle de
“paysagiste” maintenant explicitement proposé au monde paysan
(en France notamment) . Ce rôle de mise en scène du
paysage pour des lecteurs-consommateurs est décrit très
largement comme régressif par nombre d'acteurs par rapport au
rôle nourricier traditionnel de l'agriculture. Ce basculement,
qui est aussi celui du mode de rémunération (d'où
les réticences), du marché (partiel) à la
subvention (totale), lorsque l'on passe de la production d'un bien
appropriable (blé, orge, maïs, boeufs, oeufs, poulets,
etc.) à celle d'un bien public (la beauté du paysage),
mériterait de longs développements. Cependant, le
changement de rôle proposé nous paraît illustrer
à merveille le clivage langue-langage que nous avons
tenté de cerner. Lorsque le langage du mécanisme, des
automatismes divers, s'empare de l'action du producteur agricole
l'excluant peu à peu de son travail traditionnel,
l'écriture-peinture du paysage comme texte ou tableau constitue
son action-refuge; où nul n'a accès, s'il ne
possède la langue. Ici comme ailleurs, la question de
l'éducation du lecteur, de l'apprentissage de la langue, est
primordiale : à quoi bon écrire des paysages
chefs-d'oeuvres si personne ne sait les lire ? Reste la jachère.
texte
**
Les commentaires, littéraires, qui
accompagnent la production
statistique, dans le domaine de la consommation notamment, ont
précisément pour fonction d'offrir au lecteur un texte
à partir duquel il peut reconstruire une ou des actions
possibles. Libre à lui d'écrire un autre texte, plus
pertinent à ses yeux, s'il lui permet de reconstruire une action
qu'il estime plus vraisemblable.
texte
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