Conflits et solidarités

- Contribution à la table ronde sur la Solidarité Internationale à la 3ème Rencontre internationale des jeunes francophones -

Organisée par l'AIJF à Limoges les 17, 18, 19 et 20 Septembre 2003





Pierre Dumesnil



Comme toujours, il convient, au moins pour soi, de préciser autant que possible le sens des mots que l’on emploie. Ici, il s’agit et il m’est demandé dans le contexte particulier de la 3ème Rencontre internationale des jeunes francophones, d’associer ce qui a priori semble contradictoire : le conflit et la solidarité. En première approximation, je dirais que, comme l’eau éteint le feu, la solidarité vise à panser les plaies du conflit, à en éteindre les brûlures, ou mieux encore à le faire disparaître. Inversement, le conflit serait, selon l’étymologie, le heurt (confligere), la non-solidarité par excellence. Conflit et solidarité ne feraient pas bon ménage, l’un chassant l’autre. Est-ce vrai?



La solidarité s’alimente dans le conflit.

Déjà on voit, dans un sens tout à fait banal, que la solidarité trouve à s’alimenter dans le conflit. On peut même risquer l’hypothèse que la solidarité est souvent, sinon toujours, le signe d’un conflit réel ou latent, celui qui existerait si la solidarité préventive n’était pas à l’oeuvre. Loin de chasser la solidarité, le conflit la nourrirait. Souvent, c’est au paroxysme du conflit, de la négation jusqu’à la mort du point de vue ou de l’existence de l’autre, que l’on voit aussi se manifester le paroxysme de l’attention à l’autre, la solidarité maximale, héroïque. Ainsi, c’est après la guerre du Biafra que naît en 1971 "médecins sans frontière". Antérieurement, c’est dans la boucherie de la guerre de 1914-1918 que la "Croix rouge" trouva à exercer au mieux sa solidarité indifférente à la nationalité des belligérants. On pourra trouver mille autres exemples. Mais j’aimerais aller plus loin.



De la solidarité de fait peut naître le conflit

En creusant davantage un sens possible de la solidarité, on peut dire que d’un certain type de solidarité peut naître le conflit. Ce type de solidarité est celui de la solidarité de fait ou de nature qui permet de dire, par exemple, qu’un solide est "solidaire" de toutes ses parties ou que les rouages d’une montre sont solidaires entre eux, qu’ils forment un assemblage ou un mouvement. Or, cette solidarité nécessaire nous la vivons au quotidien comme habitants d’une même planète. Les réchauffement et bouleversement climatiques annoncés et déjà partiellement avérés illustrent parfaitement ce type de solidarité. Que la Chine, les États-Unis, l’Europe, le Brésil et bien d’autres pays encore se "développent" en rejetant dans l’atmosphère quelques centaines de millions de tonnes supplémentaires de CO2 ou autres gaz à effet de serre tous les ans, cela affecte et affectera les conditions climatiques de la terre tout-entière, pays riches comme pauvres, proches comme lointains. Que nous le voulions ou non, les conséquences très massivement négatives du type de développement fortement énergétique qui est le nôtre sur le climat nous affectent tous : Européens, Américains, Asiatiques, Africains, Esquimaux comme Tupi-Guarani. Cependant, de cette solidarité des choses, ici la solidarité-unité de l’atmosphère qui ignore le cadastre dérisoire des hommes, découpé en Nations ou en États, peut naître la discorde, le conflit. Mieux ou pire, c’est ce type de conflit encore verbal ou nominal entre solidarité de fait et solidarité de droit, comme on a pu le constater dans le dés-accord de Kyoto, qui me semble lourd de conflits, cette fois réels, à venir - armés peut-être.



Solidarité des choses et différend ou conflit des hommes à leur propos pourrait être la règle plutôt que l’exception. C’est parce qu’il y a solidarité de fait dans les conséquences négatives de l’usage que le droit d’un usage sans limites ne peut être réservé qu’à quelques-uns, aux plus forts. Il semble cependant que nous soyons nécessairement à terme dans l’absurde : comment le droit, même celui du plus fort, pourrait-il nier durablement le fait? Comme chacun sait, 5 minutes avant sa mort, Monsieur de la Palice était toujours vivant. Niant sa condition de mortel, peut-être mangeait-il jusqu’à s’étouffer en privant les autres de nourriture. Mais, j’ajouterai : 5 minutes après sa mort, quelle qu’ait été sa puissance de son vivant, il était durablement mort ; pour toujours. Espérons simplement que la minoration affairiste, opportuniste, nationaliste, démagogique, car camouflée sous le discours de la raison et de la nécessité économiques, des effets durablement négatifs de l’utilisation des ressources fossiles en énergie (pétrole, et pire encore, en raison des effets et des réserves disponibles, charbon) soit finalement perçue et combattue comme insoutenable par tous avant que l’irréversible ne se produise. Espérons que la solidarité de droit, de culture, rejoigne sans conflit majeur la solidarité de fait, de nature, avant qu’il ne soit trop tard.



La haine, source du conflit.

Cet exemple, pour massif qu’il soit, n’épuise pas la question de la relation entre conflit et solidarité. En explorant la "piste sémantique" du conflit, sans doute est-il possible d’imaginer des conflits apparemment sans cause, purs s’il l’on veut, du genre : il y a conflit parce qu’il y avait déjà conflit. C’est cette situation que l’on trouve dans les inextricables haines traditionnelles entre familles (Roméo et Juliette), ou ethnies (Serbes et Croates, Tutsis et Hutus), d’autant plus violentes que les causes sont oubliées ou mythiques. Ici, la solidarité entre les protagonistes en conflit, la fraternisation entre "ennemis", est nommée trahison. Souvent, la "solidarité organique", qu’elle prenne le nom de peuple, de race, de sol, de sang, etc. est invoquée pour flétrir la solidarité avec l’autre. En temps de haine, il est héroïque d’être pacifiste. La solidarité qui vient de l’extérieur prend elle le risque d’être repoussée par les deux parties en conflit car ne prenant pas parti. En temps de haine, il est héroïque d’être neutre. Cependant, contribuer à démythifier l’histoire en lui rendant sa complexité pour briser la transmission de la haine, c’est sans doute a posteriori le grand oeuvre implicite de de Gaulle et d’Adenauer. Qui pourrait maintenant sans amère ironie lire les affligeants livres d’histoire des écoliers français et allemands des années 1900? Quel historien quelle que soit sa nationalité oserait parapher de tels textes? Je ne parlerai pas des immondes écrits racistes et antisémites de la période nazie. L’O.F.A.J., A.R.T.E., la brigade franco-allemande et d’autres institutions encore sont les héritières d’une telle démythification. Elles étaient impensables pour la génération de mes grands-parents. Sans doute est-ce aussi de s’être attaqué de l’intérieur à une telle transmission de la haine en nouant le dialogue avec "l’ennemi" que sont morts assassinés Anouar el Sadate, Itzak Rabine et tant d’autres encore.



Cette voie de la solidarité est périlleuse, mais sans doute serait-ce l’honneur de la Francophonie que de l’emprunter. Comment? je laisse la réponse en suspens pour la discussion.



Conflit et partage

Cependant, le conflit peut être fondé sur des bases autres que mythiques ou que sur la négation de la solidarité de fait. D’une manière inverse, c’est souvent parce qu’il y a du non-solidaire par nature, de l’appropriable, de l’exclusivement partageable et donc potentiellement inéquité dans la distribution que surgit le conflit. Ce qu’a l’un, l’autre ne l’a pas. Quoi? Essentiellement, l’avoir et le pouvoir. Ce n’est un mystère pour personne qu’existent d’énormes inégalités dans la distribution des richesses entre les différents Nations ou Etats du globe mais aussi à l’intérieur des Nations ou Etats eux-mêmes. Or, le plus souvent, cette in-justice distributive interne qui peut aller jusqu’à la famine se redouble d’une absence ou défaillance démocratique. Cette thèse est notamment celle d’Amartya Sen. Je la crois juste. Alors, comment ici être solidaire en droit? Sans doute est-ce là que la solidarité externe fait l’épeuve de ses limites. Si le conflit sur l’avoir découle d’un conflit quant au pouvoir, beaucoup disent : "qu’y pouvons-nous"? La démocratie et l’égalité se transmettent-elles de l’extérieur? militairement? Nous sommes nombreux à en douter. Mais qui oserait prétendre que cette inégalité distributive n’est qu’une question interne aux pays où elle se manifeste? S’il y a du partageable et donc potentiellement distribution très inégale, il est clair que cette inégalité est aussi inter- et non simplement intra-nationale. Ici, une question vient : et si l’inégalité inter-nationale prenait appui, cyniquement ou non, sur l’inégalité intra-nationale? si la seconde était une condition de possibilité de la première? Inversement, l’évidente inégalité inter-nationale ne serait-elle pas parfois le paravent rhétorique, pseudo-explicatif, des inégalités internes?



J’ai mes réponses, mais c’est là aussi une deuxième série de questions que j’aimerais laisser en suspens pour notre discussion,



Le conflit nécessaire

Enfin, j’aimerais réhabiliter le conflit non pas dans sa version monstrueuse du conflit armé, mais comme symptôme positif de la démocratie. Sur le plan des idées, sur celui de la discussion, l’unanimité est suspecte ; le conflit, la dispute, nécessaire. Lorsque tout est lisse, lorsque la parole d’un seul est la parole de tous, la démocratie est morte. Nous sommes ici un certain nombre sans doute à nous souvenir des récits édifiants des peuples toujours heureux d’URSS, de Chine ou d’ailleurs que certains esprits naïfs prenaient pour argent comptant, tentant de nous culpabiliser de ne pas y croire. Nous savons tous ce qu’il en est maintenant, ceux qui y croyaient et ceux qui n’y croyaient pas. A un degré moindre sans doute, de tels récits édifiants d’esprits béats sur les vertus indépassables du "libéralisme" économique, du marché comme tel, ont cours, où la politique est reléguée à un rôle d’accompagnement palliatif. Plus que jamais sans doute, permettre à la dissidence des opinions, à la critique, de s’exprimer sans craindre la prison, la disqualification ignominieuse ou mensongère, l’étouffement financier, voire la mort, c’est ce qui réclame notre solidarité. Car, comme l’écrit Claude Lefort : "l'originalité politique de la démocratie" serait d’être "un régime fondé sur la légitimité d'un débat sur le légitime et l'illégitime — débat nécessairement sans garant et sans terme." Nous avons besoin solidairement de ce type de conflit, en priorité là où visiblement la démocratie n’est pas, mais aussi là où visiblement elle se délite. Je dirais, et pour finir, en tant que citoyen français, que la réactivation de la participation politique, du conflit d’idées et de valeurs, de la passion pour le "bien commun" dans notre pays pourrait être une manière puissante d’exercer par "induction" ou exemplarité notre solidarité vis-à-vis de l’ensemble de la Francophonie et bien au-delà.



C’est là aussi un thème dont j’aimerais que nous débattions. Je vous remercie pour votre attention.




retour à la page d'accueil de Pierre Dumesnil