Comme toujours, il convient, au moins pour soi, de préciser
autant que possible le sens des mots que l’on emploie. Ici, il s’agit
et il m’est demandé dans le contexte particulier de la
3ème Rencontre
internationale des jeunes francophones,
d’associer ce qui a priori semble contradictoire : le conflit et la
solidarité. En première approximation, je dirais que,
comme l’eau éteint le feu, la solidarité vise
à panser les plaies du conflit, à en éteindre les
brûlures, ou mieux encore à le faire disparaître.
Inversement, le conflit serait, selon l’étymologie, le heurt
(confligere), la
non-solidarité par excellence. Conflit et
solidarité ne feraient pas bon ménage, l’un chassant
l’autre. Est-ce vrai?
La solidarité s’alimente dans
le conflit.
Déjà on voit, dans un sens tout à fait banal, que
la solidarité trouve à s’alimenter dans le conflit. On
peut même risquer l’hypothèse que la solidarité est
souvent, sinon toujours, le signe d’un conflit réel ou latent,
celui qui existerait si la solidarité préventive
n’était pas à l’oeuvre. Loin de chasser la
solidarité, le conflit la nourrirait. Souvent, c’est au
paroxysme du conflit, de la négation jusqu’à la mort du
point de vue ou de l’existence de l’autre, que l’on voit aussi se
manifester le paroxysme de l’attention à l’autre, la
solidarité maximale, héroïque. Ainsi, c’est
après la guerre du Biafra que naît en 1971
"médecins sans frontière". Antérieurement, c’est
dans la boucherie de la guerre de 1914-1918 que la "Croix rouge" trouva
à exercer au mieux sa solidarité indifférente
à la nationalité des belligérants. On pourra
trouver mille autres exemples. Mais j’aimerais aller plus loin.
De la solidarité de fait peut
naître le conflit
En creusant davantage un sens possible de la solidarité, on peut
dire que d’un certain type de solidarité peut naître le
conflit. Ce type de solidarité est celui de la solidarité
de fait ou de nature qui permet de dire, par exemple, qu’un solide est
"solidaire" de toutes ses parties ou que les rouages d’une montre sont
solidaires entre eux, qu’ils forment un assemblage ou un mouvement. Or,
cette solidarité nécessaire nous la vivons au quotidien
comme habitants d’une même planète. Les
réchauffement et bouleversement climatiques annoncés et
déjà partiellement avérés illustrent
parfaitement ce type de solidarité. Que la Chine, les
États-Unis, l’Europe, le Brésil et bien d’autres pays
encore se "développent" en rejetant dans l’atmosphère
quelques centaines de millions de tonnes supplémentaires de CO2
ou autres gaz à effet de serre tous les ans, cela affecte et
affectera les conditions climatiques de la terre tout-entière,
pays riches comme pauvres, proches comme lointains. Que nous le
voulions ou non, les conséquences très massivement
négatives du type de développement fortement
énergétique qui est le nôtre sur le climat nous
affectent tous : Européens, Américains, Asiatiques,
Africains, Esquimaux comme Tupi-Guarani. Cependant, de cette
solidarité des choses, ici la solidarité-unité de
l’atmosphère qui ignore le cadastre dérisoire des hommes,
découpé en Nations ou en États, peut naître
la discorde, le conflit. Mieux ou pire, c’est ce type de conflit encore
verbal ou nominal entre solidarité de fait et solidarité
de droit, comme on a pu le constater dans le dés-accord de
Kyoto, qui me semble lourd de conflits, cette fois réels,
à venir - armés peut-être.
Solidarité des choses et différend ou conflit des hommes
à leur propos pourrait être la règle plutôt
que l’exception. C’est parce qu’il y a solidarité de fait dans
les conséquences négatives de l’usage que le droit d’un
usage sans limites ne peut être réservé qu’à
quelques-uns, aux plus forts. Il semble cependant que nous soyons
nécessairement à terme dans l’absurde : comment le droit,
même celui du plus fort, pourrait-il nier durablement le fait?
Comme chacun sait, 5 minutes avant sa mort, Monsieur de la Palice
était toujours vivant. Niant sa condition de mortel,
peut-être mangeait-il jusqu’à s’étouffer en privant
les autres de nourriture. Mais, j’ajouterai : 5 minutes après sa
mort, quelle qu’ait été sa puissance de son vivant, il
était durablement mort ; pour toujours. Espérons
simplement que la minoration affairiste, opportuniste, nationaliste,
démagogique, car camouflée sous le discours de la raison
et de la nécessité économiques, des effets
durablement négatifs de l’utilisation des ressources fossiles en
énergie (pétrole, et pire encore, en raison des effets et
des réserves disponibles, charbon) soit finalement perçue
et combattue comme insoutenable par tous avant que
l’irréversible ne se produise. Espérons que la
solidarité de droit, de culture, rejoigne sans conflit majeur la
solidarité de fait, de nature, avant qu’il ne soit trop tard.
La haine, source du conflit.
Cet exemple, pour massif qu’il soit, n’épuise pas la question de
la relation entre conflit et solidarité. En explorant la "piste
sémantique" du conflit, sans doute est-il possible d’imaginer
des conflits apparemment sans cause, purs s’il l’on veut, du genre : il
y a conflit parce qu’il y avait déjà conflit. C’est cette
situation que l’on trouve dans les inextricables haines traditionnelles
entre familles (Roméo et Juliette), ou ethnies (Serbes et
Croates, Tutsis et Hutus), d’autant plus violentes que les causes sont
oubliées ou mythiques. Ici, la solidarité entre les
protagonistes en conflit, la fraternisation entre "ennemis", est
nommée trahison. Souvent, la "solidarité organique",
qu’elle prenne le nom de peuple, de race, de sol, de sang, etc. est
invoquée pour flétrir la solidarité avec l’autre.
En temps de haine, il est héroïque d’être pacifiste.
La solidarité qui vient de l’extérieur prend elle le
risque d’être repoussée par les deux parties en conflit
car ne prenant pas parti. En temps de haine, il est
héroïque d’être neutre. Cependant, contribuer
à démythifier l’histoire en lui rendant sa
complexité pour briser la transmission de la haine, c’est sans
doute a posteriori le grand oeuvre implicite de de Gaulle et
d’Adenauer. Qui pourrait maintenant sans amère ironie lire les
affligeants livres d’histoire des écoliers français et
allemands des années 1900? Quel historien quelle que soit sa
nationalité oserait parapher de tels textes? Je ne parlerai pas
des immondes écrits racistes et antisémites de la
période nazie. L’O.F.A.J., A.R.T.E., la brigade franco-allemande
et d’autres institutions encore sont les héritières d’une
telle démythification. Elles étaient impensables pour la
génération de mes grands-parents. Sans doute est-ce aussi
de s’être attaqué de l’intérieur à une telle
transmission de la haine en nouant le dialogue avec "l’ennemi" que sont
morts assassinés Anouar el Sadate, Itzak Rabine et tant d’autres
encore.
Cette voie de la solidarité est périlleuse, mais sans
doute serait-ce l’honneur de la Francophonie que de l’emprunter.
Comment? je laisse la réponse en suspens pour la discussion.
Conflit et partage
Cependant, le conflit peut être fondé sur des bases autres
que mythiques ou que sur la négation de la solidarité de
fait. D’une manière inverse, c’est souvent parce qu’il y a du
non-solidaire par nature, de l’appropriable, de l’exclusivement
partageable et donc potentiellement inéquité dans la
distribution que surgit le conflit. Ce qu’a l’un, l’autre ne l’a pas.
Quoi? Essentiellement, l’avoir et le pouvoir. Ce n’est un
mystère pour personne qu’existent d’énormes
inégalités dans la distribution des richesses entre les
différents Nations ou Etats du globe mais aussi à
l’intérieur des Nations ou Etats eux-mêmes. Or, le plus
souvent, cette in-justice distributive interne qui peut aller
jusqu’à la famine se redouble d’une absence ou
défaillance démocratique. Cette thèse est
notamment celle d’Amartya Sen. Je la crois juste. Alors, comment ici
être solidaire en droit? Sans doute est-ce là que la
solidarité externe fait l’épeuve de ses limites. Si le
conflit sur l’avoir découle d’un conflit quant au pouvoir,
beaucoup disent : "qu’y pouvons-nous"? La démocratie et
l’égalité se transmettent-elles de l’extérieur?
militairement? Nous sommes nombreux à en douter. Mais qui
oserait prétendre que cette inégalité distributive
n’est qu’une question interne aux pays où elle se manifeste?
S’il y a du partageable et donc potentiellement distribution
très inégale, il est clair que cette
inégalité est aussi inter- et non simplement
intra-nationale. Ici, une question vient : et si
l’inégalité inter-nationale prenait appui, cyniquement ou
non, sur l’inégalité intra-nationale? si la seconde
était une condition de possibilité de la première?
Inversement, l’évidente inégalité inter-nationale
ne serait-elle pas parfois le paravent rhétorique,
pseudo-explicatif, des inégalités internes?
J’ai mes réponses, mais c’est là aussi une
deuxième série de questions que j’aimerais laisser en
suspens pour notre discussion,
Le conflit nécessaire
Enfin, j’aimerais réhabiliter le conflit non pas dans sa version
monstrueuse du conflit armé, mais comme symptôme positif
de la démocratie. Sur le plan des idées, sur celui de la
discussion, l’unanimité est suspecte ; le conflit, la dispute,
nécessaire. Lorsque tout est lisse, lorsque la parole d’un seul
est la parole de tous, la démocratie est morte. Nous sommes ici
un certain nombre sans doute à nous souvenir des récits
édifiants des peuples toujours heureux d’URSS, de Chine ou
d’ailleurs que certains esprits naïfs prenaient pour argent
comptant, tentant de nous culpabiliser de ne pas y croire. Nous savons
tous ce qu’il en est maintenant, ceux qui y croyaient et ceux qui n’y
croyaient pas. A un degré moindre sans doute, de tels
récits édifiants d’esprits béats sur les vertus
indépassables du "libéralisme" économique, du
marché comme tel, ont cours, où la politique est
reléguée à un rôle d’accompagnement
palliatif. Plus que jamais sans doute, permettre à la dissidence
des opinions, à la critique, de s’exprimer sans craindre la
prison, la disqualification ignominieuse ou mensongère,
l’étouffement financier, voire la mort, c’est ce qui
réclame notre solidarité. Car, comme l’écrit
Claude Lefort : "l'originalité politique de la
démocratie" serait d’être "un régime fondé
sur la légitimité d'un débat sur le
légitime et l'illégitime — débat
nécessairement sans garant et sans terme." Nous avons besoin
solidairement de ce type de conflit, en priorité là
où visiblement la démocratie n’est pas, mais aussi
là où visiblement elle se délite. Je dirais, et
pour finir, en tant que citoyen français, que la
réactivation de la participation politique, du conflit
d’idées et de valeurs, de la passion pour le "bien commun" dans
notre pays pourrait être une manière puissante d’exercer
par "induction" ou exemplarité notre solidarité
vis-à-vis de l’ensemble de la Francophonie et bien
au-delà.
C’est là aussi un thème dont j’aimerais que nous
débattions. Je vous remercie pour votre attention.